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18/01/2016 04h:48 CET | Actualisé 15/01/2017 06h:12 CET

Où en est la "révolution" tunisienne, 5 ans après ?

Il y a 5 ans, la "révolution" tunisienne faisait "le printemps arabe" ! Qu'en est-il 5 ans après ?

Toute la presse se penche sur le cinquième anniversaire de la révolution tunisienne; et le ton général de ces papiers, est la désillusion et le constat d'une sorte d'échec et de l'absence de réalisation des objectifs que le peuple tunisien s'était donné un certain 14 janvier 2011.

Peut-on donner tort à ces écrits?

En grande partie non, tant le pays a régressé sur un certain nombre de plans.

L'économie va mal; et non pas seulement le tourisme. Elle va mal parce que précisément, rien n'étant stabilisé, les investisseurs -et on peut les comprendre- hésitent. Ils hésitent aussi parce que l'état de droit est défaillant et que la corruption s'est généralisée et n'a jamais autant prospéré.

Le pays va mal car des institutions aussi fondamentales que la Justice et que la police, n'ont pas été suffisamment réorganisées et des pratiques odieuses d'un autre temps perdurent comme la torture et la maltraitance dans les prisons.

Le pays va mal car les jeunes qui aspiraient à plus de liberté et d'ouverture sur le plan des mœurs, sont poursuivis dés qu'ils ont une attitude qui ne convient pas aux marchands du temple et autres conservateurs. Ils se sentent rejetés de la vie politique.

La seule chose positive est la liberté d'expression dans les médias -qui parfois ne sont pas à la hauteur et tirent leur public vers le bas- et sur les réseaux sociaux. C'est d'ailleurs à travers les réseaux sociaux que l'on se rend le mieux compte de la désillusion des tunisiens.

Maintenant il reste à se demander qui porte la responsabilité de cette désillusion, alors qu'une porte magnifique s'ouvrait au pays.

Dans un article récemment paru, Mustapha Kamel Nabli écrivait que la mère de toutes les crises que l'on connaît en Tunisie, est la crise politique. Analyse pertinente que nous sommes nombreux à partager. Si le pays est sur la voie de la régression et de l'échec, c'est parce que l'on a pas su régler la crise politique qui est toujours latente ainsi que le démontre la crise de Nidaa Tounes.

La crise essentielle est que l'on a pas voulu clairement trancher entre deux conceptions diamétralement opposées de la société, entre une conception moderniste et laïque et une conception qui admet que des partis instrumentalisent la religion et divisent les Tunisiens en bon et mauvais croyants; lorsqu'au surplus, ces partis veulent imposer un Islam rétrograde venu des pays du Golfe, que fonde le wahhabisme.

Comment voulez-vous réussir à faire progresser le pays avec un tel attelage? C'est impossible. L'idée même de "consensus" qui a été tant saluée au point de faire obtenir un Prix Nobel de la Paix à ses instigateurs, a été et demeure une grave erreur car le consensus c'est l'accommodement, les demi-mesures, le refus d'une évolution sociétale nécessaire, l'absence pour tout dire d'un vrai projet de progrès destiné à dépasser ce qu'avait initié le président Bourguiba.

Mais quand on a dit cela, on n'a pas analysé suffisamment les responsabilités.

La responsabilité première vient d'une classe politique qui n'a pas su dégager en son sein un véritable homme d'État, quelqu'un qui aurait refusé les petits arrangements et qui aurait proposé au pays un nouveau contrat de progrès, qui aurait refusé de faire des salamalecs complaisants aux islamistes porteurs de régression, ainsi qu'aux pétromonarques qui les soutiennent. En l'absence d'hommes d'État, on a eu des petits politiciens de petite envergure, plutôt combinards qui, par peur, ont accepté de traiter avec les Frères musulmans et de se courber devant Ghannouchi leur chef.

Les Tunisiens avaient cru trouver cet homme d'État en la personne de Béji Caïd Essebsi et ils ont ressenti l'alliance qu'il a faite avec Ennahdha comme une trahison et pour ne rien arranger, ils ont été choqué par le comportement de son fils et le retour du népotisme.

Tant que ne se lèvera pas, poussé par le peuple, un tel homme d'État avec un projet clair et la volonté de faire faire à la Tunisie un nouveau pas vers le progrès, on continuera à célébrer dans la morosité des anniversaires de l'échec.

Mais l'histoire nous apprend que les révolutions passent par toutes sorte des phases: ceux qui la font, puis ceux qui la chevauchent,les contre-révolutionnaires, puis arrivent les opportunistes en tout genre,politiques et affairistes ... jusqu'à ce que le peuple, s'il reste vigilant, parvienne à obtenir ce pourquoi il s'est révolté. Cela a demandé plus d'un siècle aux Français! Espérons que le peuple tunisien n'aura pas à attendre aussi longtemps pour jouir d'une réelle démocratie!

Est-ce que les politiques qui ont quitté Nidaa peuvent être ces porteurs d'espérance? On aimerait le croire mais le passé de beaucoup laisse encore dans le cœur des Tunisiens beaucoup de doutes.

Au final il y a aussi la responsabilité des Tunisiens et de la société civile.

Certes elle est encore active sur les réseaux sociaux mais on l'a connue plus déterminée et plus active. Qui ne se souvient des combats qu'elle a mené dans la rue et qu'elle a gagné faisant reculer les obscurantistes à plusieurs reprises?

Or, si elle discute encore, si elle se révolte sur les réseaux sociaux, elle agit de moins en moins, elle ne manifeste plus et elle croit que parce que des élections ont eu lieu, son rôle est fini.

Non ce rôle est encore absolument nécessaire pour dire haut et fort ce qu'elle veut pour le pays et pour ne pas laisser les politiciens aux petits pieds se livrer à leurs combinaisons au dépens de l'intérêt du pays.

Enfin comment ne pas pointer du doigt la responsabilité, en réalité majeure, historique, de nombreux partis et notamment à gauche qui n'ont pas su se plier à la réalité politique du pays, qui, à vouloir le mieux (selon eux!), ont fait échouer le bien et n'ont pas rendu possible une coalition moderniste.

Trompés et trahis plusieurs fois, les Tunisiens ont, désormais, du mal à croire les discours des politiques et attendent des engagements forts et des gages. Ils doivent le dire de plus en plus fort. Puissent-ils être entendus!

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