LES BLOGS
06/08/2015 13h:19 CET | Actualisé 06/08/2016 06h:12 CET

Tunisie, roman-fleuve

Je suis une fleur qui, par mégarde, s'est rendue compte qu'elle ne ressemblait pas à ses sœurs.

Voilà mon histoire, je suis une histoire, j'ai toujours vécu dans un jardin où l'amour était notre diktat et où la tolérance était notre religion. On avait pour seule saison le printemps, les fêtes se succédaient: ramadan, chabbat, lamesse, oh ce que je les aimais. On buvait à volonté, on se nourrissait d'histoires, d'Hannibal Barca à Bourguiba...

Mon grand maître et oiseau star du jardin était Abou El Kacem Chebbi, prophète des mots, homme torrent loufoque et mélancolique, poète dans l'âme, poète à l'âme, il a su galvaniser les foules et conquérir toutes les fleurs du jardin. Il passait ses journées à écrire, à la vie, à la mort, à la Tunisie... Vaincu par la maladie, son œuvre et sa mélodie demeurent et demeureront parmi nous pleines et entières, resplendissantes et nostalgiques, optimistes et corsées.

Ma mère était le plus belle. Aziza Othmana, petite fille de la Tunisie rebelle, affranchissait fleurs esclaves et guérissait plantes agonisantes. Ma grande sœur Musulmana, d'une beauté sans pareille, connue pour sa bonté, était l'épaule sur laquelle toutes les fleurs pleuraient leurs amours effondrés. Mon frère Juifo, baroudeur et voyageur, avait pour seule passion de donner des leçons, un vrai numéro ce type... Le plus petit Christ'on, Einstein en devenir, était un amuseur de foule.

On était tous des fouteurs de merde et de joie; on faisait l'amour en public, avec le public. L'argent on s'en foutait, Zaba pouvait tout prendre, on lui avait tout donné avant qu'il ne se fatigue à les voler, qu'on vive en paix.

Janvier 2011, miracle, sous nos pieds, de l'or poussait. La Tunisie, de nature accueillante, où tout le monde entrait mais le temps s'alourdissait. L'or s'est avéré épines, Ghannouchi tumeur, Béji Caid Essebsi trompeur, et le peuple en pleurs. Toutes les fleurs ont fané, le vent a tout terrassé. Mains décapitées, dos courbés, racines déracinées, tous les arbres se sont suicidés. Belaid et Brahmi assassinés, la Tunisie, plus beau jardin de l'Afrique violé et massacré.

De partout, curieux et innocents, sont venus découvrir notre patrimoine culturel, notre passé riche en histoire, mais c'est notre présent calamiteux, désastreux, pitoyable qui a mis fin à leurs jours...

Juifo et Christ'on, eux aussi ont été violemment tabassés. Pourquoi? Parce qu'ils sont Tunisiens...Quant à Musulmana, faute de beauté, mariage forcé, clitoris circoncis, visage camouflé et regard hagard... on m'empêche de les voir. Pourquoi mentir? Je m'empêche de les voir. J'ai survécu, mais ma plume reste "mon cheval de guerre".

Moi, contrairement à mes frères, par lâcheté, j'ai préféré la discrétion...

Balafre dans le cœur, dix paquets de cigarettes par jour, je me déguise en homme pour passer, je me suis arrachée les pétales. Un peu d'espoir dans le désespoir, l'esprit ne se fane jamais. Debout, je crie ma détresse, mon mal-être et le mal-être de mes compagnons de route.

Méfiez-vous de ces temps modernes qui aveuglent, et de cette politique qui veut prendre en otage les ambitions des enfants du peuple, pour en faire des moutons de Panurge afin d'instaurer un climat de conflits et de stagnation...

Notre Tunisie est devenue un désert où errent renégats, infidèles et traîtres, où débattent dignité et stérilité. Enfermé, le peuple étouffe et suffoque alors que le gouvernant l'escroque.

Que choisir? Où aller? Y'a-t-il moyen de prendre la poudre d'escampette? Mon amour pour toi me laissera-t-il m'échapper? Ma Tunisie est une flamme, une femme sale infâme. Une mère qui a besoin de jouissance, de joie, de liberté, d'amour, d'affection... Un jardin qui a besoin de ses plantes et racines pour rester vert et admiré.

C'est déroutant de voir que la révolution a été récupérée par les plus minables pour en faire un "fourre-tout". Les terroristes sont l'ami inavoué de ce que vous appelez "gouvernement", les victimes tant chéries des médias, des politiciens et des hommes d'affaires tunisiens. Aujourd'hui face à la mort des soldats, des touristes, des Tunisiens; toute une société civile reste de marbre. La révolution des quatre saisons n'est plus que la révolution d'un hiver terrible sans fin, le plus horrible des cauchemars.

Chez nous, on ne distingue plus le vrai du faux, faux du faux, des affamés du pouvoir qui se nourrissent de la sueur des plus pauvres. Ils ont fait de la Tunisie un fantôme. On ne fait qu'exceller dans l'art d'égorger, de tuer, de violer, de voler, de soutenir des injustices, de se taire face à des crimes odieux.

La révolution est devenue involution, on ne parle plus de jeunesse, on ne parle plus d'espoir, on ne parle plus de solutions, on ne parle plus de famine, de pauvreté, d'éducation, et d'évolution, on ne fait que baigner dans l'assujettissement. Bravo, quand ceux qu'on croyait protecteurs deviennent prédateurs, "quand il faut tuer le père, faire entendre sa voix".

Quatre années troublées, mes larmes ne cessent de couler, rien ne peut les sécher. Cette Tunisie porteuse, mère, père, guerrière, fleur de lys, n'a jamais été plus meurtrie et trahie...

Je ne te quitterai jamais, et si je m'absente sache que c'est pour mieux revenir, te servir, me donner à toi corps et âme, me donner à toi jusqu'à l'agonie...

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.

Galerie photo 10 bonnes raisons de venir en Tunisie Voyez les images