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08/03/2018 06h:07 CET | Actualisé 08/03/2018 06h:07 CET

8 mars: Au Maroc, ne serions-nous pas plutôt le 20 Joumada Thani 1439?

Flickr/Creative Commons

SOCIÉTÉ - Le Maroc c'est mon pays et comme tous les Marocains, je suis persuadée que c'est le plus beau pays du monde. Son histoire, sa culture, son patrimoine culturel, sa cuisine, sa douceur de vivre, l'accueil de ses habitants et leur gentillesse en font une destination idéale pour y vivre, y passer ses vacances ou s'expatrier. Voilà la présentation que je peux en faire lorsque je suis dans de bonnes dispositions, en voyage à Marrakech, lors d'une marche le long de la corniche casablancaise ou en train de contempler l'horizon depuis une plage privée. Je suis bien une privilégiée de la vie et je l'assume, contrairement à d'autres. Il y a cependant un détail qui me chiffonne au Maroc, c'est la condition féminine.

Ce n'est pas une tocade ou une cause opportuniste car, d'aussi loin que je me souvienne, accompagnant mon acquisition d'une conscience citoyenne et humaniste, c'est un sujet qui m'a toujours inspirée, fait bouger, énervée, pour lequel j'ai toujours milité. Une cause défendue depuis toujours. Et ce n'est pas spécifiquement lié au Maroc mais c'est universel. Ma longue période en France ne m'a pas empêchée de dire tout le mal que je pensais des inégalités que j'ai constatées là-bas. Et comme on ne change pas de mauvaises habitudes, mon retour au Maroc ne m'a pas détournée du sujet. Pleine d'espoirs à mon retour, j'étais persuadée que mon Maroc, qui est résolument tourné vers l'avenir, la modernité, les échanges internationaux et le 21ème siècle, ce Maroc-là avait évolué rapidement, et pour le mieux, pour les femmes.

Quelle ne fut ma déception de voir que les choses avaient peu évolué, voire que dans certains cas, elles avaient empiré avec ce soi-disant retour aux sources visant à contrebalancer les difficultés économiques et d'adaptation à la modernité. Un repli prétendument identitaire sur des valeurs traditionnelles que ma mère, que Dieu ait son âme, qui était une femme on ne peut plus traditionnelle dans les années 70 et 80, peinerait à reconnaître aujourd'hui, tant les références sont éloignées du Maroc qui n'a, à ma connaissance, jamais fait partie d'un grand Califat afghan ou saoudien.

Tant pis pour eux et l'histoire est censée avancer. Censée seulement car visiblement, lorsque je lis le calendrier et que je vois la date du 8 mars s'approcher, date reconnue par le Maroc comme étant la journée internationale des droits des femmes telle qu'adoptée par l'ONU en 1977, je me demande si nous ne serions pas plutôt le 20 Joumada Thani 1439!

Car si je fais le bilan, on est loin du compte. La femme, bien qu'elle représente 50% de la population, n'est pas équivalente à l'autre moitié dans la législation marocaine.

Je passe sur l'égalité économique où, à travail égal, on devrait prétendre à un salaire égal et où à compétences égales, on pourrait espérer un poste à responsabilité équivalent. Après tout, les dirigeants des entreprises sont historiquement masculins et on peut comprendre qu'ils souhaitent garder la mainmise.

Mais sur l'égalité des droits? Nous avions une première avancée en 2004 où la femme était considérée presque comme l'égale de l'homme. La dernière loi votée en 2018, après des années de tergiversations et sous la pression des horreurs médiatisées, devait rattraper le retard énorme que nous avions pris. Et quoi? Pas grand-chose! Une demi-loi pour nous rappeler que nous n'étions que la moitié de monsieur. Une ministre femme qui devait nous défendre et qui ne nous a donné que des miettes, conformément à sa propre conception archaïque de la femme.

Les violences faites aux femmes, qui sont une réalité vécue par plus de 60% d'entre nous selon les statistiques officielles, ne sont traitées que du bout des lèvres. Rien sur les violences conjugales de peur que nos braves maris ne puissent plus nous corriger comme nous le méritons. Aucune mesure n'est prise quant à la prise en charge des victimes ou la formation des autorités pour les sensibiliser à ce phénomène constant et quotidien. Non, on laisse cela à la société civile et aux bonnes âmes qui voudront bien tenter d'effacer les stigmates des victimes.

Rien sur l'héritage relayant en droit civil l'inégalité patriarcale millénaire. Nous ne valons donc pas autant alors qu'une bonne partie de l'économie repose sur les épaules des femmes qui triment tous les jours pendant que ces messieurs sirotent leur café. Ne valons nous pas autant que les Tunisiennes pour ne pas avoir à nous insurger contre cela?

Le mariage? Monsieur a toujours le droit d'épouser plusieurs femmes. Alors si nous parlons d'égalité et sans vouloir remettre en cause cette habitude, pourquoi ne pas nous permettre la même chose? Rien que cette idée devrait révulser la quasi majorité des hommes. Alors pourquoi devrions-nous, en tant que femme, l'accepter encore?

Passons aux rapports humains. Pourquoi un homme se veut fier d'avoir eu plusieurs relations sexuelles lorsque les femmes doivent s'en cacher? Pensez-vous vraiment messieurs que vous pouvez cumuler les conquêtes et n'épouser que des vierges? Ne voyez-vous pas que vos sœurs ou vos cousines font parties de ces mêmes aventures d'un soir ou d'un mois? Et pourquoi sont-elles systématiquement condamnées lorsque l'on vous laisse la possibilité de les épouser pour échapper à la prison, si elles ne font pas partie d'une certaine élite pouvant se dispenser de tels ennuis?

Allons plus loin. Pourquoi ne pouvons-nous pas disposer de nos corps comme bon nous semble et, dans le cadre d'une grossesse non désirée volontairement ou involontairement suite à un viol, décider de par nous-même si nous désirons garder cet enfant qui va souffrir pendant que vous vaquerez à votre vie le cœur léger?Devons-nous être toujours la bête expiatoire de vos affres? Dans ce droit également, nous sommes oubliées et pour ne pas heurter la sensibilité d'une population sans éducation mais qui dispose du droit de vote, nous n'avons pas le courage de mettre en place une loi libératrice pour les femmes.

Décidément, le Maroc n'aime pas ses femmes bien que les femmes marocaines aiment le Maroc et je ne sais plus à quel calendrier me vouer quand je pense aux violences faites aux femmes et à l'inégalité des droits! La liste est malheureusement trop longue de tout ce qui n'est pas fait pour les femmes marocaines qui continuent de peiner sous le joug des hommes avec l'assentiment de nos politiques, sous prétexte d'une histoire désuète et de l'inculture qu'ils ont organisée.

Alors je me demande parfois si mon Maroc a pris véritablement la résolution de devenir un pays moderne où s'il souhaite rester dans la carte postale que s'en font certains étrangers, avec une piste, un palmier et un nomade sur son chameau. Nous pouvons pourtant concilier les deux, mais si nous voulons réellement entrer dans le monde moderne qui nous fait quelque part fantasmer, nous ne pouvons rester à la traîne en ce qui concerne le droit et les violences faites aux femmes.

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