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24/12/2014 07h:11 CET | Actualisé 23/02/2015 06h:12 CET

Le train en cache un autre

POLITIQUE - Loin de tout cynisme, il y a lieu d'abréger les élans festifs qui ont submergé la Tunisie aisée, reflétant le soulagement d'une opinion conditionnée par le matraquage incessant de la peur, asséné par les médias dominants.

Loin de tout cynisme, il y a lieu d'abréger les élans festifs qui ont submergé la Tunisie aisée, reflétant le soulagement d'une opinion conditionnée par le matraquage incessant de la peur, asséné par les médias dominants.

Ce ne sera pas du fait des échauffourées violentes du Sud et du Centre, qui quoique facilement circonscrites, n'en augurent pas moins la résistance qu'aura à affronter le futur gouvernement pour faire passer la politique d'austérité concoctée avec l'aval des bailleurs internationaux.

Il va falloir doucher l'angélisme de ceux qui ont bien voulu croire que l'obséquieux échange de civilités entre les protagonistes de la présidentielle pouvait pallier le rejet du débat...

Pour jauger des réelles dispositions du camp vainqueur à se conformer aux règles des nouvelles institutions, on pourrait trouver plus consistant. Paradoxalement, le défi posé à Nida Tounes ne viendrait pas de la composition de la nouvelle majorité, voire du nouveau gouvernement, ni de la place éventuelle qu'y occuperait le parti Ennahdha.

Depuis près de deux ans, le parti de Ghannouchi donne tous les gages qu'il ne fera de vagues. Il partage les mêmes convictions néolibérales que Nida, édulcore ses réserves à une réhabilitation des symboles de l'ancien régime tout en ayant témoigné d'une remarquable capacité de "retenue" lors des présidentielles...

Un second et non moins violent conflit divise les vainqueurs sur la présidence du gouvernement: sera-t-elle assurée par un "nidaiste", ou bien reviendra-t-elle à un technocrate bien "recommandé" par les bailleurs internationaux?

En clair, la candidature "naturelle" du secrétaire général de Nida, Taïeb Baccouche, ancien chef de la centrale syndicale et remarquable manœuvrier, auréolé des récentes victoires électorales, est contestée ouvertement. Certains lui préfèreraient Mustapha Kamel Nabli, l'ancien gouverneur de la banque centrale, le "Chicago boy" candidat à la présidentielle dont le retrait soudain, en pleine campagne pour le premier tour, avait soulevé l'étonnement.

En réalité, la controverse sourde à l'intérieur de la direction de Nida sur ces options, cache maladroitement la lutte de succession ouverte qui s'y est déclarée au soir du deuxième tour, illustrée par le triomphalisme précipité de Mohsen Marzouk, mais peu partagé chez ses pairs, notamment par Taïeb Baccouche.

En vertu de l'article 76 de la Constitution, le charismatique et consensuel Beji Caïd Essebsi, en raison de son accession à la présidence de la république, sera contraint de renoncer à la présidence de son parti, libérant un poste très convoité.

Le chef du premier parti du pays cumulera automatiquement la qualité de chef de la majorité au pouvoir; Rached Ghannouchi, du temps de la défunte "Troïka", s'en était habilement servi pour s'imposer comme l'homme fort du pays. Pour cela, il avait su renoncer à toute prétention institutionnelle.

Cela n'est pas le cas de Béji Caïd Essebsi, qui vient de réaliser, remarquablement, un vieux fantasme aussi inespéré que fortement conforté par de redoutables intrigants. Renoncer à ses responsabilités au sein de Nida le déchargerait de précieux pouvoirs, à un moment où son entente avec son successeur "naturel", à cette charge, est loin d'être parfaite.

Confier les rênes du parti à Taïeb Baccouche, reviendrait, en premier lieu, à lui concéder le pouvoir de nommer le futur chef du gouvernement, l'homme le plus puissant du pays, aux yeux des nouvelles institutions de la deuxième république.

L'heureux élu serait également habilité à suppléer au président de la république en cas d'incapacité provisoire.

Béji Caïd Essebsi, président de la République, se retrouve ainsi dans la posture de charger formellement son successeur "naturel" à la tête de Nida de désigner le chef de gouvernement; un quasi retournement de situation.

Dans l'entre-deux tours, des présidentielles, il avait rejeté dédaigneusement, au risque de bousculer la Constitution, la requête du président de la République sortant, le chargeant de nommer le chef de gouvernement, en sa qualité de chef du parti vainqueur des législatives du 26 octobre 2014.

Il était, alors, dans une posture favorable, face à son concurrent de l'heure. Par une ironie dont seule l'histoire a le secret, il pourrait le regretter, aujourd'hui, du fait d'une permutation des rôles avec son bras droit actuel.

Mais, si les gens de la "Troïka" ont pêché par manque d'expérience, favoritisme et opportunisme,

Béji Caïd Essebsi et son entourage ont été, eux, longuement imprégnés de la culture du parti dominant et de celle du pouvoir personnel.

Son sens de l'Etat pourrait être submergé par la tentation de vouloir garder la main sur tout, donc succomber aux demandes pressantes des adversaires muets et refuser de renoncer à ses fonctions partisanes.

Cela jetterait de l'huile sur le feu des luttes fratricides et constituerait, surtout, une entorse flagrante à la Constitution, sérieux accroc à un équilibre institutionnel encore fragile. Les doutes assénés sur les dispositions des dirigeants de la "Troïka" à céder le pouvoir se seront révélés de vains écrans de fumée.

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