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26/01/2015 12h:44 CET | Actualisé 28/03/2015 06h:12 CET

La laïcité ou la mort?

RELIGION - Il y a ces jours où les réveils sont un peu plus lourds. Où suis-je? Quel jour est-il? Mon téléphone portable me rassure. Nous sommes le 22 janvier 2015! Nous voilà en plein XXIème siècle! Le siècle de la paix, de la solidarité humaine, de l'universalisme des valeurs et de la découverte de l'univers! Allons jeter un coup d'œil aux bonnes nouvelles du jour...

RELIGION - Il y a ces jours où les réveils sont un peu plus lourds. Où suis-je? Quel jour est-il? Mon téléphone portable me rassure. Nous sommes le 22 janvier 2015! Nous voilà en plein XXIème siècle! Le siècle de la paix, de la solidarité humaine, de l'universalisme des valeurs et de la découverte de l'univers!

Allons jeter un coup d'œil aux bonnes nouvelles du jour: "Les actes anti-musulmans ont doublé en janvier". "Niger: les manifestations contre Charlie Hebdo ont fait 10 morts". "Complotisme, antisémitisme, haine de la France: une partie de la jeunesse en sécession culturelle". "Pakistan: un couple de chrétiens brûlé vif dans un four pour une rumeur sur un 'blasphème' du Coran". "Palestine: Israël autorise de nouvelles colonies à Al Qods-Est annexée par l'État hébreu". Plus bas, "En 2016, les 1% les plus riches posséderont la moitié de la richesse mondiale".

Ironie tragique, non? A l'heure où l'humanité devrait se mobiliser face aux plus grands défis de son histoire, la voilà divisée plus que jamais, parfois en guerre contre elle-même, au nom de dieu et de ses messagers qui l'ont pourtant sommée de faire le contraire, sous le regard amusé des mêmes qui raflent la mise à tous les coups.

Malgré la guerre judéo-romaine (66-135), les conquêtes musulmanes de la Perse, de l'Afrique du Nord et de l'Hispanie (637- 732), les croisades chrétiennes du Moyen-Age (1095-1291), les guerres de religions entre catholiques et protestants en Europe (XVIe, XVIIe), et j'en passe, il semblerait que nos ancêtres n'aient pas grand chose à nous envier en terme de violences inter-religieuses. Les attentats islamistes, le conflit israélo-palestinien, les violences orchestrées par la secte Boko Haram au Nigeria, la situation des coptes en Égypte, le conflit entre catholiques et protestants en Irlande du Nord, le conflit entre le sud Soudan (pro-chrétien) et le nord Soudan (pro-musulman), l'avancée de l'Etat islamique en Irak et Syrie, les exemples ne manquent pas.

Comment lutter contre ces violences? Un début de réponse consiste à penser, comme le théologien américain William Cavanaugh dans son livre Le mythe de la violence religieuse, que la religion est violente lorsqu'elle devient publique. L'état séculier et laïc est la solution à cette violence, car la religion étant absolutiste, elle divise et n'est pas rationnelle. Mais que répondre donc à Tariq Ramadan, notre théologien philosophe suisse star, qui affirme que "la laïcité est en train de devenir une religion"? Est-ce que toute pensée a vocation à devenir dogmatique? Allons-nous tous mourir? Sommes-nous tous déjà morts? Non, quand même pas, la réponse est là devant nos yeux.

Le problème n'est pas de savoir si un système religieux est meilleur qu'un système laïc, mais plutôt de définir ce qu'on sous-entend par ces mots. Si l'on considère la religion et la laïcité comme des doctrines figées dans le temps où les règles et lois seraient indiscutables, alors nous sommes dans le dogme. Dans ce cas, laïcité et religion ne pourront que s'opposer et même se faire la guerre. Par contre, si l'on considère la religion et la laïcité comme des philosophies de vie dynamiques plus ou moins spirituelles, qui ont pour objectif de faire cohabiter différentes sensibilités dans un unique cadre majoritaire, alors elles peuvent être, dans certains cas, synonymes. L'Islam n'est-il pas né laïc? Nous y reviendrons plus tard.

Il faudrait tout d'abord désacraliser ce mythe qui considère la laïcité comme synonyme de progrès, d'égalité et de liberté, confondant au passage le niveau de religiosité avec le niveau de patriarcat d'une société. En France, la laïcité est née à travers la loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat de 1905, garantissant la liberté de conscience et de culte et mettant fin au financement de l'Eglise. Pourtant, en 1905, les femmes n'ont pas le droit de disposer librement de leurs salaires (1907), elle ne peuvent pas adhérer à un syndicat sans l'autorisation de leur mari (1920), elle n'ont pas le droit de votes (1944), elle ne sont pas protégées contre le harcèlement sexuel (1992). Au Maroc, ces droits ont pourtant été donnés par un régime monarchique islamique.

La laïcité n'est pas une et indivisible, elle est imparfaite. Elle est une réflexion et a sa propre définition dans chaque nation. La laïcité française n'est pas la laïcité américaine qui n'est pas la laïcité anglaise, elle-même n'étant pas la laïcité turque. Aux Etats-Unis, la constitution garantit bien sûr la liberté de culte et l'Etat ne finance aucun établissement religieux. Par contre, les institutions font référence à dieu: "God Bless America". Ici, Dieu ne fait officiellement référence à aucune religion mais il est pensé comme le point commun à toutes les religions. Contrairement à l'Etat français qui souhaite rassembler autour de l'indifférence aux religions, l'Etat américain rassemble autour d'un point commun, la foi en dieu.

Au Royaume-Uni, il n'y a même pas de séparation entre l'Eglise et l'Etat. Curieux non? En fait, depuis les siècles des lumières, il n'y a jamais eu de mainmise d'une seule religion, et donc pas de dogmatisme religieux. Certes, un député est encore aujourd'hui obligé d'accepter la prière lors de l'ouverture du parlement britannique. Mais dans les faits, le Royaume-Uni s'est toujours montré plus tolérant à l'égard des athées que les Etats-Unis. Il est donc difficile de calquer la laïcité à la française à la laïcité anglo-saxonne. D'ailleurs, il n'y a pas de traduction anglaise parfaite au mot "laïcité". On pourrait dire "secularism" mais le sens n'est pas identique, on ne sous-entend ici que la liberté de conscience et la liberté de culte.

En Turquie, la laïcité est un des fondements de la république kémaliste instaurée par Ataturk, "le père des Turcs". Pour comprendre cette laïcité, il faut se rappeler qu'elle a été imposée en tant que principe fondateur de la république en 1924. Il s'agit d'une sécularisation "par le haut" et non une sécularisation de la société "par la base". Ainsi, la laïcité kémaliste a été un laïcisme de combat imposé par la force à une société qui n'y était guère préparée, sinon peut-être dans les grandes villes. Cette laïcité donne la liberté de conscience et de religion mais paradoxalement, c'est l'Etat turc qui contrôle et organise l'Islam de Turquie. La laïcité turque est une mise sous tutelle de la religion par l'Etat, chacun restant cependant libre de sa croyance. C'est la clé. Mettre la modernité au service de l'Islam et l'Islam au service de la modernité.

Pour le plaisir, cette belle citation d'Ataturk: "Mais pourquoi nos femmes s'affublent-elles encore d'un voile pour se masquer le visage, et se détournent-elles à la vue d'un homme? Cela est-il digne d'un peuple civilisé? Camarades, nos femmes ne sont-elles pas des êtres humains, doués de raison comme nous? Qu'elles montrent leur face sans crainte, et que leurs yeux n'aient pas peur de regarder le monde! Une nation avide de progrès ne saurait ignorer la moitié de son peuple!".

C'est bien de cette république kémaliste, représentée aujourd'hui par M. Erdogan, que Abdelilah Benkirane dit s'inspirer. On reconnaîtra au chef du gouvernement marocain cette belle phrase prononcée au parlement marocain, comparant les femmes à "des lustres qui illuminent le foyer", faisant ironiquement écho à celle d'Ataturk. Quelles différences entre le Maroc et la Turquie?

A part l'Islam et le Fez, il n'y a pas beaucoup de points communs. Le Maroc est une monarchie où SM le Roi Mohamed VI est le commandeur des croyants. Mais cela n'empêche pas la laïcité, ou plutôt une certaine laïcité. La liberté de culte et de conscience n'est pas garantie aux citoyens même si elle a failli être inscrite dans la dernière constitution, retirée in extremis. Le pays n'était pas prêt et ce n'était peut-être pas la meilleure manière de le faire. La sécularisation du pays est indispensable à l'affirmation d'une identité marocaine, islamique et universelle; mais elle doit être accompagnée d'un plan plus global ayant pour but de transmettre les valeurs de tolérance et de paix à travers l'éducation, les institutions publiques, les gouvernements et les médias.

L'Islam est né laïc. Plus que ça, il a prospéré car il était laïc. "Nulle contrainte en religion". Chacun pratique la religion qu'il souhaite. Comme le dit si bien l'auteur tunisien Mohamed Talbi, "du temps du Prophète, il y avait des juifs et des chrétiens. Mohammed n'y voyait pas d'inconvénient. On ne l'a jamais vu courir dans les rues armé d'un gourdin, demandant "qui est chrétien?" pour asséner des coups. C'est le conservatisme arabe qui a triomphé en la matière, et on a attribué cette dérive à l'Islam. L'Islam est venu apporter la modernité et la rationalité. Le Coran, c'est l'appel à la raison, donc à la laïcité".

La sécularisation du Maroc est nécessaire. Comment pourrions-nous sortir du cercle vicieux infernal où la religion serait un dogme indiscutable, cercle vicieux alimenté par les pétrodollars des monarchies wahhabites du Golfe, où l'on décapite les criminels en public? Cette montée des extrémismes ne peut que contribuer à diviser notre peuple et mettre en péril notre union. Il faut faire confiance à la force de nos valeurs marocaines et musulmanes. La liberté de conscience ne fera pas fuir certains Marocains de l'Islam, bien au contraire, elle les réconciliera avec.

"Nulle contrainte en religion". On ne bâtit pas une civilisation forte par la contrainte mais par la liberté d'y adhérer.

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