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30/05/2015 07h:16 CET | Actualisé 30/05/2016 06h:12 CET

Le Cinéma, cet art que l'on accable

CINEMA - On l'aurait appelé le 7ème art car il ferait la synthèse des arts, de la littérature au théâtre en passant par la représentation imagée, amenant la culture à s'ériger en miroir des peuples au-delà de sa fonction historique d'élévation des âmes. L'obscurantisme s'y est toujours opposé. Le cas de "Much Loved" est éloquent: Ce film incite le Parquet à poursuivre son réalisateur pour "atteinte à la pudeur", ne voyant aucune opportunité à poursuivre ceux qui appellent au meurtre de son auteur, et le Gouvernement à interdire sa diffusion.

CINEMA - On l'aurait appelé le 7ème art car il ferait la synthèse des arts, de la littérature au théâtre en passant par la représentation imagée, amenant la culture à s'ériger en miroir des peuples au-delà de sa fonction historique d'élévation des âmes. L'obscurantisme s'y est toujours opposé. Le cas de "Much Loved" est éloquent: Ce film incite le Parquet à poursuivre son réalisateur pour "atteinte à la pudeur", ne voyant aucune opportunité à poursuivre ceux qui appellent au meurtre de son auteur, et le Gouvernement à interdire sa diffusion.

Le "monde à l'envers" ou le "renversement dialectique", une terminologie simpliste et théorique pour caractériser une technique politique: la diversion, cette manœuvre politicienne qui prépare une élection ou évite la tension sociale durant un mandat en cours, par une censure qui divise les instincts autour d'un débat parallèle dont l'intérêt n'impacte ni la doctrine ni le développement. En l'espèce, on interdit un film pour "honorer" ce que nous sommes devenus, des peuples qui n'arrivent plus à dépasser leurs échecs mais incitent à la haine dès qu'il s'agit de symboles ou de femmes, de caricatures ou de révisionnisme, nous réduisant ainsi à un état psychologique infantile qui incarne une terreur plus puissante que celle des armes. Le film est aussi à double sens, une vulgarité stylistique qui accompagne une réflexion de fond sur la réalité économique, culturelle et sociale d'un peuple qui vit dans une bipolarité composée de débauche, exhibée au marché sensoriel, et de puritanisme qui se substitue à l'incapacité de s'indigner.

"Much Loved" n'est pas l'œuvre la plus vulgaire de la cinégraphie marocaine si l'on fait référence à "Casa Negra" ou "Marock", ou au lyrisme des chants populaires dont les élans poétiques demeurent superficiels par rapport à la violence réelle des rapports sociaux. Cette culture du "vulgaire" révèle d'abord une réalité factuelle qui structure des régions entières, reflète ensuite ce que sont les conséquences d'une liberté conditionnelle entretenue par l'hybridité institutionnelle et l'hypocrisie normative, et condamne enfin la schizophrénie d'une société qui oscille entre le plaisir et l'enchère moralisatrice. Devant cette hésitation, les clivages sont désuets entre modernistes et conservateurs si l'on croise le contenu de "Much Loved" avec les prêches de M. Zemzemi qui fait l'apologie de la nécrophilie (légalisation de la sexualité avec un cadavre).

Le gouvernement, régulateur des libertés fondamentales de par son pouvoir de poursuite et d'interdiction, a préféré censurer un provocateur de conscience dans l'objectif de "préserver l'image du Maroc et de ses femmes". Au Chili, un pays auquel nous pouvons ressembler en matière de transition, le pays d'Allende, ce président socialiste démocratiquement élu, exécuté par Pinochet le 11 septembre 1973, a interdit le film "la dernière tentation du Christ" pour ébranlement de la foi chrétienne, un motif bien plus grave que celui avancé par l'exécutif marocain. Mais au-delà des instincts, la Cour Interaméricaine des Droits de l'Homme a fait triompher la raison, le droit et la civilisation par l'annulation de la censure préalable en "sommant l'Etat chilien à réformer son droit interne de manière conforme au respect et à la jouissance du droit à la liberté de pensée et d'expression consacrée..."

Au Maroc, les libertés fondamentales sont consacrées par les conventions internationales, la Constitution, le droit interne et des décennies de résistance incarnées par les forces vives et les esprits éclairés de la nation, quels que soient leurs niveaux d'influence ou de responsabilité. Accabler un film qui tente la transmission d'un fait social de manière anti conformiste, par le déclenchement d'une enquête préliminaire, ou la censure, en passant par l'appel à la "peine capitale", est synonyme d'une fragilité qui précède la peur et la violence. La culture, aussi bien vulgaire que raffinée, soutenue par les profondeurs modernistes de la conscience collective, est condamnée à vaincre le chaos intellectuel imposé par le pouvoir exécutif et son écho conservateur en société pour réorienter la marche de ce pays vers la civilisation. L'idée, c'est de rendre vertueux un cercle vicieux.

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