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11/01/2018 10h:33 CET | Actualisé 11/01/2018 10h:33 CET

Ce que les Tunisiens doivent à la Révolution

Christopher Belsten via Getty Images

Les violentes manifestations qui ont lieu depuis quelques jours dans plusieurs régions et villes de Tunisie sont le signe d'un malaise social et d'une crise économique très profonds. Face à des gouvernements faibles et incompétents, les Tunisiens semblent avoir perdu la foi et la tentation de croire à un "effondrement total" du pays, à la veille du 7e anniversaire de la révolution, est grande. Le tableau apocalyptique peint par certains est-il tout ce qu'on peut retenir de la révolution? Faut-il abandonner tout espoir? Faut-il regretter les choix qu'on avait faits?

En réalité, si le bilan économique est catastrophique, d'autres aspects ont connu une importante évolution dans le bon sens, celui de l'Histoire! Evidemment, on n'aperçoit pas encore le bout du tunnel mais il ne faut pas en tirer la conclusion hâtive que le processus révolutionnaire (toujours en cours) a avorté. Les grands changements de société, est-il besoin de le rappeler, ne se font pas rapidement ni sans douleur.

Cinq éléments permettent, à mon avis, de montrer l'évolution en profondeur que la société tunisienne a commencé à connaitre depuis janvier 2011 et que les récents évènements (aussi révélateurs soient-ils de la crise économique) ne doivent pas faire perdre de vue.

La liberté

C'est le premier et le plus grand acquis de la révolution. Le rapport du Tunisien avec le pouvoir (politique mais cela peut être étendu à toute autre forme de pouvoir) a changé de manière fondamentale. Non seulement les Tunisiens ne conçoivent plus le pouvoir comme absolu mais même lui ne peut plus se présenter comme tel. Le pouvoir n'est pas à l'abri des critiques et il s'en accommode même. L'opposition au pouvoir est dans les institutions politiques (les différents partis représentés à l'Assemblée des représentants du peuple) et en dehors d'elles (les médias, la rue, la société civile). La liberté d'expression est grande aujourd'hui. On peut tout dire et même dire n'importe quoi. C'est inconvenant parfois, mais c'est le prix à payer pour la liberté et nous sommes gagnants au change. La liberté, ce n'est pas rien. La libre expression des citoyens est de nature à développer leur conscience politique. "Qui délivre le mot, délivre la pensée" disait Victor Hugo. Les jeunes d'aujourd'hui et les générations à venir ne se laisseront pas intimider par le pouvoir et constitueront toujours une force de contrôle et d'opposition efficace.

L'égalité

Il s'agit essentiellement de l'égalité entre les femmes et les hommes qui a suscité des débats houleux, il y a quelques mois. L'ordre juridique tunisien a connu avec la Constitution de 2014 et autres textes juridiques (notamment la loi sur la lutte contre les violences faites aux femmes) d'importants changements vers plus d'égalité entre les femmes et les hommes. Même si l'égalité successorale n'est pas encore instaurée, on a pu en débattre publiquement comme jamais auparavant, ce qui était inconcevable sous la dictature. Avec la Commission des libertés individuelles et de l'égalité qui, semble-t-il, est avancée dans ses travaux, la question sera de nouveau au cœur des débats de société dans les prochains mois.

La laïcité

On néglige souvent l'apport de la constitution de 2014 à ce niveau. En effet, qui en 2010 pouvait espérer introduire dans la constitution un alinéa d'article stipulant que la Tunisie est un État civil? Tout le monde se contentait à l'époque de l'ambigüité de l'article 1er qui permettait de dire que l'islam référait à la société tunisienne (donnée sociologique) et non pas à l'État tunisien. La séparation du religieux et du politique n'est plus une question taboue et même le principal parti islamiste du pays déclare aujourd'hui (combien de pressions et de combats n'a-t-il fallu pour qu'il le fasse?) qu'il est pour le caractère civil de l'État (tenons nous maintenant au discours!).

La diversité

Le nouveau contexte politique a permis à la Tunisie de se révéler à elle-même comme jamais auparavant. Aujourd'hui, des questions de société considérées avant 2011 comme taboues et qui étaient occultées sont débattues dans les médias et dans l'espace public de manière générale. Je pense notamment à la question des minorités: toutes les minorités (Communauté LGBT, minorités religieuses ou confessionnelles, linguistiques...). Le droit n'a pas encore évolué pour être conforme à notre nouvelle Constitution et à nos engagements internationaux en matière de droits de la personne, mais il est très important qu'on parle aujourd'hui publiquement de ces questions.

La découverte de l' "autre Tunisie"

Depuis 2011, les Tunisiens (une partie non négligeable d'entre eux du moins) ont "appris" l'existence d'une autre Tunisie. Une Tunisie qu'ils ne pouvaient pas voir dans les zones touristiques, dans les quartiers huppés ni même à la télé. C'est la Tunisie profonde. Celle qui a été des décennies durant oubliée, marginalisée, cachée même. On ne se rappelait de cette Tunisie rurale, de l'ouest et du sud que pour exiger de ses habitants de payer les impôts ou pour dénigrer les pauvres gens qui venaient d'un horizon lointain à la recherche d'une vie meilleure.

Aujourd'hui, ce n'est pas la justice sociale qui a été établie, ce n'est pas le développement équitable qui a été instauré dans les faits, mais c'est l'égale dignité de tous les Tunisiens où qu'ils soient qui a été admise. La Tunisie appartient, désormais, à tous les Tunisiens et pas seulement à une classe, un parti ou une famille. Souvenons-nous du temps où beaucoup se sentaient étrangers dans leur pays car un régime policier, corrompu et mafieux les a aliénés par rapport à lui. Souvenons-nous! Car c'est comme ça qu'on pourra mesurer le chemin parcouru.

Malgré tous les chantiers inachevés, nous devons à la révolution de nous avoir libérés de la tyrannie et de l'oppression, nous lui devons de nous avoir donné un idéal d'égalité et de justice sociale. Même si les récents événements sont très inquiétants, ils ne doivent jamais ébranler notre foi en une société de liberté, d'égalité, de justice et de progrès. Ils doivent également être reçus par le gouvernement et la classe politique en général comme un message signifiant que les plus nantis doivent contribuer au sauvetage du pays et que le fardeau des plus défavorisés doit être allégé. En ces moments très graves de l'histoire de notre pays, nous devons, tous, redoubler de vigilance car les forces d'arrière-garde (à l'intérieur comme à l'extérieur) sont à l'affût pour remettre en cause les acquis réalisés depuis le 14 janvier 2011. Gramsci a bien décrit la situation de gestation que nous vivons actuellement en Tunisie: "Le vieux monde se meurt, le nouveau est lent à apparaitre, et c'est dans ce clair obscur que surgissent les monstres".

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