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25/11/2015 09h:19 CET | Actualisé 25/11/2016 06h:12 CET

Le critique musical est triste

Guillaume était critique de hard rock et lorsque vous lisez sa récente interview d'Alice Cooper dans les Inrock, les souvenirs vous reviennent que, dans les années 70, à Alger, on pouvait posséder dans une famille musulmane, l'album Billion Dollar Babies de l'enfant de Detroit. Ainsi, en 1975 en Algerie, vous pouviez aimer le hard rock d'Alice Cooper, des Led Zeppellin, des Deep Purple et connaître un imam qui vous parlait de musique andalouse. C'est le cheikh Mustapha Stambouli de Blida, qui, par un jour de ramadan et après la rupture du jeûne, vous amène, avec son jeune fils, à son bureau en face de la mosquée, avant de vous convier à une soirée musical avec le maître des maîtres, Dahmane Benachour.

Facebook/L'Algérie à travers ses anciennes photos

Les mots ne viennent pas si facilement devant une telle tragédie. Surtout que depuis 34 ans vous avez passé votre vie à essayer de donner aux enfants de l'Islam de France, des repères historiques.

Des repères, des origines qui rapprochent des autres, de ceux qui, un vendredi soir, sortent dans les rues des faubourgs pour embellir Paris par leur beauté et leur intelligence, et en faire la ville la plus désirable du monde.

Vous devenez critique musical et non pas expert du terrorisme, car le premier, à la différence du second, est le plus beau métier du monde. C'était la vocation de Guillaume B. Decherf qui nous laisse deux orphelines.

Deux filles qu'on aimerait aujourd'hui adopter pour continuer à leur offrir ce que le père portait en lui comme héritage, trésor, son goût et sa perspicacité sur les œuvres musicales.

Guillaume était critique de hard rock et lorsque vous lisez sa récente interview d'Alice Cooper dans les Inrock, les souvenirs vous reviennent que, dans les années 70, à Alger, on pouvait posséder dans une famille musulmane, l'album Billion Dollar Babies de l'enfant de Detroit.

Ainsi, en 1975 en Algerie, vous pouviez aimer le hard rock d'Alice Cooper, des Led Zeppellin, des Deep Purple et connaître un imam qui vous parlait de musique andalouse. C'est le cheikh Mustapha Stambouli de Blida, qui, par un jour de ramadan et après la rupture du jeûne, vous amène, avec son jeune fils, à son bureau en face de la mosquée, avant de vous convier à une soirée musical avec le maître des maîtres, Dahmane Benachour.

Vous gardez alors cette image inoubliable et inimaginable dans les mosquées de France. Un imam avec un chanteur, discutant tout en dégustant du thé et des gâteaux succulents, au sujet de textes de poésies anciennes, écrites entre Cordoue, Tétouan, Fès, Tlemcen, Alger, Tunis et Benghazi...

Parmi les élèves du maître de musique andalouse Dahmane Benachour, il y avait certainement des fans de hard rock, la musique de l'époque. C'est le cas, peut être aujourd'hui, de Khereddine Sahbi, émérite violoniste et ethno-musicologue algérien qui a connu le même destin que Guillaume ce soir du 13 novembre 2015.

Il faut transmettre un jour aux deux filles du critique des Inrock, lorsqu'à 15 ans, elles sortiront dans Paris pour assister à leur premier concert, que les articles musicaux de leur père et les sonorités andalouses du musicien algérois, sont d'une même humanité et passion. Ces deux éléments essentiels peuvent construire un homme dans une société cosmopolite, celle que l'on n'a pas réussi à transmettre à tous les enfants de l'Islam de France.

Il faut dire aux deux orphelines que Khereddine Sahbi est devenu orphelin deux jours après son départ. Un de ses maîtres, cheikh Ahmed Serri, est décédé dimanche 15 novembre dans son lit à Alger.

Islam de France

Un cheikh Serri qui jusqu'à son dernier souffle a, de sa voix magique, chanté l'appel à la prière dans le mode andalou dont il regrettait l'abandon dans les mosquées maghrébines et européennes. Il faut dire aux orphelines qu'ayant croisé quelques fois le visage angélique de leur papa, il aurait fait un magnifique article sur le premier appel à la prière du haut du minaret de la mosquée de Paris, la première d'Europe.

Ce 16 juillet 1926, il y avait des délégations en costume d'apparat venues du monde entier. A l'heure dite, Mahieddine Bachetarzi, le maître d'Ahmed Serri, se faufile et grimpe jusqu'en haut du minaret de la nouvelle mosquée flambant neuf, dans le 5eme arrondissement. Alors, l'élève du maître Edmond Yafil, ami de Cocteau, Sacha Guitry et du Tout-Paris de l'entre-deux-guerres, lance de sa voix de Caruso du désert le premier appel à la prière. Ainsi, Paris qui ne fait jamais rien comme les autres, inaugure son islam par un concert de liturgie sous le mode andalou.

Cet Islam de France, né il y a 89 ans, le même âge qu'Ahmed Serri, qui nous a quitté dimanche, n'a pas été transmis d'année en année, de décennie en décennie. Aux orphelines de Guillaume B. Decherf, il faut raconter un jour que les garçons qui ont ôté la vie à leur papa, ignoraient que l'Islam a toujours eu besoin de musique pour communier avec les autres religions.

Que le maître Ahmed Serri accueillait durant des décennies dans son école El Moussalia à Alger, des petites filles de leurs âges. Elles apprenaient à poser leurs petits doigts sur les cordes de leurs violons, luths et mandolines. Et lorsque l'une de ces petites algéroises se permettaient de poser la question à savoir pourquoi l'école s'appelle El Moussalia, le maître Serri finit par s'asseoir pour regrouper ses élèves autour de lui et leur raconter une histoire.

C'est cette histoire que l'on n'a pas transmise aux enfants de l'Islam de France. Il était une ville qui portait le nom de Mossoul et dont les habitants étaient chrétiens, juifs, musulmans puis yazidis. Elle a donné un père kurde, Ibrahim, et un fils, Ishak, qui sont allés à Bagdad, introduire la musique dans la cour du calife Harun El Rachid et créer les premières structures de l'harmonie et le premier conservatoire dans le monde de l'islam.

Puis, Ishak aurait eu un élève kurde Zyriab qui partira, jusqu'à Cordoue, pour codifier la musique andalouse. Ainsi, dans la confusion des esprits, les enfants européens de l'Islam qui rejoignent aujourd'hui Mossoul pour guerroyer avec des barbares, ne savent pas qu'ils souillent la terre natale du père légitime du flamenco et des troubadours du Vieux Continent.

Zyriab de son nom Abu Hassan Ali ben Naïf, celui-là même qui, au IXème siècle, composa les modes sur lesquels le ténor Bachetarzi a interprété le adhan (appel à la prière) sur Paris, un jour de juillet 1926. Zyriab qui dit-on a aussi été le créateur d'un modèle de luth qui plus tard servira à la composition de "La chanson de Roland"au XIIème siècle.

Aux deux filles de Guillaume B. Decherf nous devons la vérité sur cette dérive de l'Islam de France. On la doit aux deux hommes qui ont toujours été intransigeants face à l'envahissement du politique en Islam.

Le premier, Jean Maisonneuve est l'arrière petit-fils du stéphanois Jean-Claude Maisonneuve, fondateurs en 1838 de la Librairie d'Amérique et d'Orient, l'une des plus anciennes maisons d'édition orientaliste en France. Le deuxième est feu Abdelwahab Meddeb, intellectuel tunisien de Paris, rare promoteur jusqu'à son décès des cultures d'Islam.

Dans les années 70, raconte Jean Maisonneuve, "une dame saoudienne est venue me visiter à la librairie. Son souhait, c'était de créer avec l'Unesco, une collection dédiée aux sciences politiques dans le monde musulman. J'ai refusé avec l'argument que la librairie a une tradition d'éditeur orientaliste et ne pouvait abriter une telle collection. Je crois que c'était l'époque du début de la propagation en France d'un Islam politique à travers des librairies islamistes", se souvient l'éditeur.

Fin des études orientalistes

Au lendemain des indépendances, précisait en 2005 Abdelwahab Meddeb, "des jeunes politisés ont commencé par prôner l'abandon des études orientalistes pour les remplacer par la sociologie et la politique dans le monde arabe.

Les bibliothèques mythiques des représentations françaises à Damas, Beyrouth et le Caire ont été transformées en centre de documentation. A Paris, on a fermé une parenthèse sur l'héritage français du savoir musulman.

Nos orientalistes comme Henri Laoust, André Cahen et Charles Pellat ont été mis au placard de l'histoire, alors qu'on allait avoir besoin de leurs lumières. Comment peut-on encore en France s'interroger sur le chiisme, en ignorant Henry Corbin, le plus éminent spécialiste de l'Islam d'Iran
.

Alors, il faut avouer aux deux orphelines de Guillaume B. Decherf, que nous sommes responsables de leur drame, par notre ignorance et d'avoir enterré pour flatter notre égo de gauchiste, le savoir musulman francais, belge, anglais, américain et allemand...

Que nous n'avons pas transmis à la jeunesse musulmane de France, la description faite par l'orientaliste Armand Pierre Caussin de Perceval (1795-1871) de l'activité musicale durant les trois premiers siècles de l'Islam.

A quelques détails près, Médine était aussi joyeuse que Paris et son Bataclan, et ses rues de Charonne, rue de la Folie-Méricourt et de la rue de la Fontaine-au-Roi, rue Alibert et de la rue Bichat...

A n'en pas douter, le critique musical des Inrock aurait aimé raconter à ses filles, un soir d'après concert, des histoires d'Azzé el Mayla, la star de la chanson à l'époque des premières années de l'Islam, dont le nom el Mayla veut dire ondoyante pour décrire sa légendaire taille flexible et la grâce de sa démarche.

Comme celle-ci : "Vers la fin du Califat d'Othman, il y a eu un jour un grand repas dans la famille Médinoise de Nabit, à l'occasion d'une circoncision. Un vieillard, privé de la vue, le poète Hassan, fils de Thabit, ancien compagnon de Mahomet, assistait à cette fête. Deux chanteuses, l'une Raika, l'autre Azzé, alors dans la première fleur de la jeunesse, furent introduites dans la salle du festin. Elles jouèrent de leur mizhar (instruments semblables aux luths et dont on faisait résonner les cordes avec un plectre) et chantèrent des vers de Hassan : "Ami, regarde à la porte de Djillik ; n'aperçois-tu pas quelque voyageur venant du côté du Balka ? etc".

Hassan pleurait d'émotion et de plaisir en les écoutant. De retour chez lui, il s'étendit sur son lit et dit à son fils : "Raika et Azzé m'ont rappelé des choses que mes oreilles n'avaient point entendues, depuis les soirées que j'ai passé, dans le temps du paganisme, avec le prince du Ghassan, Djabala fils d'Ayham"

Qui était ce Hassan, fils de Thabit, ancien compagnon du Prophète qui se laissait enivrer par les voix féminines médinoises ? Pourquoi, tous ces enfants musulmans de France n'ont pas été éduqués dans cette veine pour se laisser émouvoir par les luths d'Irak et de Syrie au lieu de se laisser envahir par la haine d'un islam robotisé par les algorithmes de la Silicon Valley?

Aujourd'hui, le critique musical est triste.

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