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06/04/2016 12h:47 CET | Actualisé 07/04/2017 06h:12 CET

L'homosexualité dans la tradition islamique

Juanmonino

SOCIÉTÉ - Loubna Abidar passée à tabac et injuriée par les médecins et les flics, des homosexuels lynchés puis condamnés par les autorités, le Maroc serait-il en voie de wahhabisation? Faut-il rappeler les évènements de Cologne et ce qu'ils révèlent? Les islamistes censurent, jugent, épaississent les voiles, répriment. Jusqu'où ira-t-on?

Au cours de ces dernières décennies, la question homosexuelle a fait l'objet de travaux importants qui ont levé le voile sur le secret le plus éventé de la Cité classique. Afsaneh Najmabadi, Joseph Massad, Khalid al-Rouayeb, W. Andrews et M. Kalpakli et quelques autres encore ont montré combien l'amour des garçons était répandu et le thème disputé. Une petite incursion sur le web vous apprend vite que les versets coraniques sur le peuple de Loth sont aujourd'hui remis en débat. Certains ne les rapportent plus à l'homosexualité mais à la violence sexuelle, au viol en particulier.

Une chose est sûre, les jurisconsultes condamnent et ont très largement condamné les pratiques homo-érotiques. Mais pour nombre d'entre eux, il s'agissait d'une dépravation pouvant tenter tous les hommes, et non pas d'une pathologie contre nature doublée d'une abomination. Le sodomite est dans le passé juste un débauché. Voué, il est vrai, à la peine de mort.

Mais l'on ne peut que constater l'écart entre la cruauté du châtiment annoncé, et la prolifération des références (littéraires, juridiques, médicales) voire une certaine indulgence envers ces moeurs. C'est donc qu'ou bien il y avait discordance entre le dire et le faire ou entre représentations et pratiques - l'adresse amoureuse étant masquée, dirigée en réalité vers la femme interdite: tel poème célèbre, telle anecdote sur le "jeune homme en fleur" renvoient à la séparation des sexes, aux prohibitions et aux ambiguïtés qui s'ensuivent.

Ou bien on fermait les yeux sur ces attachements généralement transgénérationnels. Comme dans l'Antiquité grecque, on se marie pour procréer, et le désir se porte librement d'un sexe à l'autre, à la poursuite de la beauté. A l'esthétisme mystique que révèle la contemplation du corps masculin, peut s'ajouter le culte de l'amitié dans la parité intellectuelle, et son prolongement amoureux.

Ce sentiment "sublime" est associé à l'élégance citadine, la courtoisie, la noblesse de l'âme; comme à Abu Nuwâs, Jahiz, Ibn Hazm, les Frères de la Pureté, Mehmet le conquérant (de Constantinople) sans oublier Haroun el Rachid et Suleyman le Magnifique bisexuels tous deux... Poètes, penseurs et soufis, princes au sommet de leur empire ont donc encensé cet art d'aimer. Et on l'oublie trop souvent, cet érotisme fut pendant des siècles, l'une des pièces maîtresses du procès fait par l'Occident chrétien au monde musulman.

Ainsi, l'homme mûr ne se privait-il pas de courtiser l'éphèbe, cette créature exquise vacillant encore entre les sexes, et entre les âges. On a longtemps débattu pour savoir si l'homme était autorisé à porter son regard sur un beau garçon; on s'est même demandé s'il ne fallait pas le voiler, lui interdire de conduire la prière. En revanche, le plus grand mépris entoure l'effémination.

Ce qu'on réprouve, c'est la conduite du m'abun, du mukhannath, de celui que l'on qualifierait aujourd'hui de "folle". On stigmatise la confusion des sexes qui contraire à la nature et à la Loi, sème le désordre et la corruption dans la Cité. Et ce qui inquiète vraiment, c'est le déficit de virilité, l'impuissance. Ce qui est en principe interdit, c'est le passage à l'acte. La chasteté s'impose - pour le jeune homme comme pour la jeune fille. On accepte l'homophilie qui passe pour naturelle, non l'homoérotisme. Si le sodomite est détestable, c'est moins pour son désir que pour son manque de volonté. L'homme noble se distingue par la maîtrise de soi.

Bien sûr, il y a toujours eu des redresseurs de tort, des justiciers, des sectaires pudibonds et zélés. Mais la question était posée autrement, elle ne répondait pas des mêmes morales et politiques sexuelles. Cette société ségrégative et hiérarchisée a produit une érotique plurielle, allant pour les deux sexes de la mystique platonisante au libertinage et à la paillardise. Et en définitive, comme dit Jahiz, "une fois à l'écart, fais ce qu'il te plait".

La vraie coupure est déterminée par la virilité

La vraie coupure est déterminée par la virilité: elle passe moins entre les genres qu'entre l'actif et le passif. On en est encore là, comme s'il fallait toujours servir les machos, se voiler, nier la vérité du sujet, réprimer le désir de l'individu pour sauvegarder la "communauté". Vieille problématique que l'on ne finit pas de cuver. Pris dans la contradiction la plus vive entre tradition et modernité, les islamistes parviennent moins que d'autres à la confronter; en particulier sur le terrain de la moralité qu'ils ont privilégié.

Que s'est-il passé pour les homosexuels? On retrouve encore dans certaines contrées, islamistes et virilistes à souhait, les mêmes mœurs: chez les Pachtounes afghans et pakistanais par exemple, on fait danser les adolescents jusqu'à l'aube; et le Mollah Omar en personne leur a adressé des poèmes. Ironiquement, c'est sous l'influence de l'Occident victorien, et au titre de la modernisation de la nation qu'à la fin du XIX siècle, l'opinion change radicalement.

En règle générale, c'est au tour des Musulmans de considérer l'homosexualité comme un péché exécrable, une indignité, un fléau venu de l'étranger. Pour résumer une question complexe: dans la construction de la nation moderne, la famille monogame fut instituée comme cellule de base de l'ordre nouveau. On refoula alors et on abjecta à la fois la coépouse du harem et le mignon.

Avec la montée en puissance des islamistes, le thème se déplace encore: il devient non seulement moral mais politico-identitaire. C'est désormais l'un des lieux privilégiés de l'affirmation de soi moraliste-viriliste et anti-occidentale. Autrement dit, cette mouvance qui se réclame haut et fort de l'identité, est surtout réactive: elle se détermine contre l'autre, et à partir de l'autre. Elle se situe à la croisée d'une lecture littéraliste des Ecritures et d'une négation viriliste de l'autre: c'est à dire de l'homosexuel, du féminin chez les deux sexes, de l'Occident corrupteur et décadent...

Sur le forum globalisé du web, le débat est ouvert, le partage possible. Mais un ordre totalitaire décidé à régenter à la fois la vie publique et la vie privée, cherche à protéger les surmâles. Et les chiens sont lâchés.

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