LES BLOGS
28/03/2016 11h:21 CET | Actualisé 29/03/2017 06h:12 CET

Rumeurs meurtrières: "Les oiseaux de la nuit" de Mohamed Djaafar

Cette « rentrée » littéraire, construite au sens scolaire et dans le secret puisque même les titres à venir ne sont pas connus, nous permet au moins d'aller ré-explorer les publications passées pendant qu'on attend. Tiens, fouillons dans l'année 2014 par exemple. L'année du 4ème mandat, des voitures Renault made fi l'Algérie, des lots de logements AADL, et de la coupe du monde du Brésil

Casbah Editions

Avril 2016. Un tiers de l'année est déjà passé, trop vite ou pas assez. Coté parutions littéraires 2016 l'horizon reste bien morne chez nous. Excepté quelques balbutiements dans les imprimeries tels qu'avec le beau-livre de Mohamed Kacimi et Rachid Koraïchi Bouqala (Chihab), l'un des tous premiers livres de 2016, et les rééditions chez Barzakh de Boussole de Mathias Enard (le prix Goncourt 2015) et Le Jour du Séisme de Nina Bouraoui, ou le tout nouveau roman-poème de Rabia Djelti La prophétesse (النبية chez El Ikhtilef), le lecteur a bien deviné que notre rentrée littéraire ne se fait pas en début d'année mais en milieu de fin pour se préparer au grand festival d'automne, un festival de feuilles en somme, le SILA qui nous approvisionnera tous.

On suit donc 4 calendriers, le calendrier grégorien, où tout recommence en janvier, le calendrier musulman où tout débute avec la lune, le calendrier agraire où tout renait avec nos racines, et le calendrier littéraire décalé de tout.

Tant pis pour nous lecteurs qui voulions rentrer en 2016 avec 2016. Nous consommerons algérien quand on voudra bien se servir de nous. Et puis, plus on a de calendriers plus on peut jouer avec les dates, si on ne lit pas on s'améliorera au moins en maths.

Cette « rentrée » littéraire, construite au sens scolaire et dans le secret puisque même les titres à venir ne sont pas connus, nous permet au moins d'aller ré-explorer les publications passées pendant qu'on attend. Tiens, fouillons dans l'année 2014 par exemple. L'année du 4ème mandat, des voitures Renault made fi l'Algérie, des lots de logements AADL, et de la coupe du monde du Brésil.

C'est aussi l'année de la publication du très beau roman de Mohamed Djaafar « Les oiseaux de la nuit », aux éditions Casbah. Heureusement.

« Les oiseaux de la nuit » sont ceux qu'on ne voit pas et ceux qu'on refuse de voir. Certains ont été forcés de rester dans l'ombre et cherchent à en sortir, d'autres s'y cachent pour mieux conduire leurs chasses aux profits. Dans ce roman, Mohamed Djaafar raconte les destinées de trois hommes qu'une rumeur ravageuse va faire converger.

LIRE AUSSI:

Cheikh Rahmoune est un vieux monsieur sans abris qui vit dans les rues d'Alger. Lui et tant d'autres qui subissent la même précarité, comme Komiss l'ancien boxeur, Rabha une grand-mère abandonnée à l'hôpital, ou Saci le plus jeune d'entre eux né dans la rue, dorment sous l'abri du marché du quartier.

Cheikh Rahmoune, un homme doux et digne lutte désespérément pour ne pas en arriver à mendier. La nuit, sur son lit de fortune, après chaque petit boulot et chaque pièce gagnée, il rêve de remonter la pente d'un passé qui l'a laissé sur le carreau. Le désespoir s'annonce insurmontable lorsqu'une effrayante nouvelle est rapportée au groupe. La rumeur a commencé à ronger.

Moussa se voit déjà chef du parti. Son intelligence et son sens aiguisé d' l 7ila, contrairement aux autres vautours motivés exclusivement par le gain, l'ont démarqué. Le dernier coup qu'il vient de porter à ses détracteurs va lui assurer la place qu'il vise depuis tant d'années. Un matin trop tard, il va saisir que la rumeur dont il avait cherché la source ne provenait pas du groupe qu'il a essayé d'écraser.

Le vieux Boucheich, riche entrepreneur, l'une des plus grosses fortunes du pays, attend ses invités. Ce soir, il sera couronné. Il se délecte à fantasmer du futur ministère qu'on lui accordera pour le remercier de son service. Quand son invité clé ne se montre pas, Boucheich comprend qu'il va être écarté. La rumeur va-t-elle le frapper lui aussi ou saura-t-il l'utiliser pour la relancer comme boomerang ?

Dans un style simple, spontané comme un conte, Mohamed Djaafar écrit un conte noir, un conte d'horreur sans phénomène surnaturel excepté celui de la rumeur, une arme socio-politique dévastatrice et meurtrière, mère du règne et de la confusion.

La douceur des mots est aux antipodes de l'horreur qu'ils tracent. Ce décalage entre douceur et horreur hypnotise le lecteur qui découvre comment une paranoïa collective s'apprête à naître. Pour les personnages, cette angoisse annonce une décennie dont on peut aisément imaginer la terreur.

Mohamed Djaafar est un écrivain rafraichissant qui se distancie pour observer les autres et le monde autour de lui avec une profonde empathie. Un roman captivant qui a capturé l'essence de bien des maux et faiblesses chez nous : le pouvoir de la rumeur et celui de la paranoïa, son enfant.

« Les oiseaux de la nuit » de Mohamed Djaafar aux éditions la Casbah, 142 pages, 600 DA.

Retrouvez les articles de HuffPost Algérie sur notre page Facebook.


Pour suivre les dernières actualités en direct, cliquez ici.