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29/11/2015 07h:27 CET | Actualisé 29/11/2016 06h:12 CET

"La fin qui nous attend" de Ryad Girod: Barbes, whisky et la fin du monde

Au début du roman, les descriptions de personnes et les jugements de valeur sont presque offensantes, ses prises de position tranchantes. Et puis très vite, son personnage devient attachant, tendre et maternel comme le chat qui a dévoré et avalé son petit devant les poubelles, devant les enfants de l'immeuble, et devant lui.

Il est cinq heures du matin, un homme boit son café sur son balcon, il regarde le jour se lever et sa voisine se figer sur le carrefour en face de l'immeuble. Que fait-elle dehors à cette heure-ci ? D'habitude c'est à minuit qu'elle sort parler à son amant invisible sur le banc du jardin déserté d'à coté. Elle semble hypnotisée. Et soudain, le séisme. Le tremblement de terre se déchaîne sur la ville. C'est la première secousse de la fin du monde.

Il est cinq heures et 40 secondes, et cette ville anonyme en bord de mer est en ruine, écroulée. Khawarizmi, le voisin de l'homme au balcon qui restera anonyme tout au long de ce roman, a fait ses calculs. L'ultime secousse de la fin de tout arrivera dans 20 jours.

« Nous sommes ceux par qui la fin arrive ! » (p.89)

Les corps s'accumulent, les rescapés s'enjambent, déboussolés, on cherche les enfants happés par la terre. L'homme au café passe au whisky « cuivré d'Ecosse » pour supporter les scènes de dévastation et de cannibalisme retransmises à la télé. Il ne pense ni à son fils obèse, ni à sa femme infidèle comme lui. Il les hait tous deux profondément. Il pense à Douce, son amante du hammam et s'en va la chercher en plein chaos apocalyptique. Elle n'est pas au bain, ni chez elle comme son petit frère l'en informe. Elle sera retrouvée, son corps a été mutilé post-séisme. L'homme sans amante fait un rêve. Il en décrypte les symboles à son réveil. Il retourne au domicile de Douce et avec la bénédiction du père, il met fin à la vie de cette mutilation d'une balle dans la tête.

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« Mon voisin m'expliquait comment, ce matin même, en allumant la télé, il avait appris que deux journalistes avaient été mangés dans l'exercice de leur fonction » (p.105)

Pendant ce temps, la voisine est rentrée chez elle. Elle n'ose plus sortir. Elle sait que les voisins sont en pleine délibération de sa mort. Il faut nettoyer cette ville souillée de femmes impures qui ont amené sur ces vies anonymes la punition des cieux à la terre. Seule une sorcière sait entendre les séismes, et les enchanteresses doivent périr pour que le divin soit apaisé. Quoi que, avec le divin, on ne sait jamais. Plutôt que de l'assassiner, ils optent de lui faire les courses. La garder en vie, précieusement avec talismans, et surveiller ses mouvements s'avère plus rationnel. Ca permettra d'être prévenus de la prochaine catastrophe. Les impuretés sont protectrices.

Douce, ou ce qu'il en reste, est enterrée mais sa présence continue d'accompagner l'homme aux idées plus très claires. Elle est dans ses ivresses, dans ses insomnies, dans les sonates qu'ils écoutaient ensemble. Le souvenir de tout l'amour de Douce et cette bonté dont elle était source le rééquilibre quant il se sent basculer. L'excès de bonté mène à l'harmonie comme le dit l'adage au dessus de la porte d'entrée du hammam.

« L'état savait compter sur mes déficiences morales. » (p.152)

Combien de temps tiendra l'homme sans nom avant de sombrer comme les édifices se sont écroulés, dans cette ville en proie à une folie collective ? Combien de temps avant que ses chefs fans de prostitution lui ordonnent d'épurer la ville des fanatiques de rétribution ? Va-t-il aider à soulager tout ce malheur d'une balle ou plusieurs ? Ou va-t-il regarder le grand massacre se dérouler du haut de la colline ?

« Nous méritons bien pire que la fin du monde » (p. 105)

La fin qui nous attend est le second roman de Ryad Girod. Un roman de 161 pages et deux lignes, qui se lisent d'un trait. La prose de Ryad Girod est limpide, souvent éclatante, toujours fluide, sans surcharge et overdose d'adjectifs. Tout au long de ce récit, le rythme de son cynisme est singulièrement et étonnamment poétique. Son humour est mélodieux et malicieux.

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Girod situe son récit dans un surréel palpable, comme lorsque son personnage se présente sur ordre de ses supérieurs sur l'île où ils se cachent en face de la ville dévastée, et suivent un cours de math sur les fractions, sur la plage, donné par une prof armée d'une craie et d'un fouet. Girod construit un monde absurde et cohérent, comme lorsque toute une foule suit la voisine dans le parc, la nuit, pour écouter sa conversation avec son amant absent. On connait tous les délires des commérages de voisinage et jusqu'à quelles extrêmes ils peuvent amener. Girod tisse ces éléments sur une situation de catastrophe naturelle tout à fait concevable, connue et vécue pour certains.

Au début du roman, les descriptions de personnes et les jugements de valeur sont presque offensantes, ses prises de position tranchantes. Et puis très vite, son personnage devient attachant, tendre et maternel comme le chat qui a dévoré et avalé son petit devant les poubelles, devant les enfants de l'immeuble, et devant lui. Même quand ce personnage assassine, il assassine pour soulager une création en souffrance comme un vieux dieu de panthéon épuisé. Dans ce roman, Girod nous conte et questionne le sens et le non-sens de l'humanité de l'homme, l'amour infini de la femme, et l'activité séismo-sociale du monde qui nous attend.

La fin qui nous attend de Ryad Girod est parue chez Barzkah éditions (novembre 2015). A trouver à la Librairie Générale (Place Kennedy, El Biar), 600 DA. Contactez Barzakh pour qu'il soit largement distribué dans toute l'Algérie.

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