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08/05/2015 08h:56 CET | Actualisé 08/05/2016 06h:12 CET

Au grand jour

Dans le calendrier grégorien le 8 Mai 1945 est la date de la victoire des alliés sur l'Allemagne nazie et la fin de la seconde guerre mondiale en Europe par l'annonce de la capitulation de l'Allemagne. Le jour même, la France, festive et libre en métropole, perpétue un massacre sanglant en Algérie, alors territoire colonisé

Facebook/Drapeau d'Algerie

L’histoire est écrite par le vainqueur, par le dominant, et celui-ci s’octroie le droit de réaliser un tour de passe-passe qui consiste à faire disparaître les récits des contestataires, des petites mains qui font une révolution. Et pourtant comme on pouvait le lire sur un mur de la Casbah d’Alger, immortalisé par le photographe Marc Riboud le 2 Juillet 1962, il n’y a qu’"Un seul héros, le peuple".

C’est pour cette raison qu’écrire notre propre Histoire est si important: cela permet d’éclairer notre présent à l’aide d’éléments d’analyse qui nous appartiennent et qui ne sont pas ceux du dominant.

Dans le calendrier grégorien le 8 Mai 1945 est la date de la Victoire des Alliés sur l’Allemagne nazie et la fin de la Seconde Guerre Mondiale en Europe par l’annonce de la capitulation de l’Allemagne. Le jour même, la France, festive et libre en métropole, perpétue un massacre sanglant en Algérie, alors territoire colonisé.

Des groupes de nationalistes, indépendantistes et anticolonialistes profitent du défilé fêtant la fin de la deuxième guerre mondiale pour rappeler leurs revendications de façon pacifique. L’autorisation de défiler leur est accordée à condition qu’ils ne déploient aucun drapeau qui n’est pas le drapeau français.

À Sétif le jeune Bouzid Saâl désobéit en s’emparant d’un drapeau rouge, blanc, vert et est abattu par un policier. Des émeutes éclatent et l’armée française procède dans les jours qui suivent à une répression qui tuera entre 5.000 et 10.000 algériens… Le chiffre exacte n’est pas connu. Cette date est commémorée en Algérie.

Les algériens,hommes et femmes, citadins et campagnards, instruits et illettrés, aisés et pauvres ont œuvré pour leur indépendance, le plus souvent dans le plus grand secret, car une révolution se prépare dans l’ombre et n’est possible que grâce aux innombrables actions qui mènent à la réussite de cet effort collectif.

Les couleurs et la forme du drapeau de l’Algérie libre ont été déterminées lors d’une réunion de l’Étoile Nord Africaine à Paris en 1923 et cousues pour la première fois par la femme d'un des pères de la démocratie Algérienne, Messali Hadj, Émilie Busquant, une anarcho-syndicaliste et féministe française qui épousa la cause Algérienne en même temps que son illustre mari. Ils sont tous les deux de grands absents des manuels d’Histoire, sur les deux rives d’ailleurs.

Depuis sa création,le drapeau de l’Algérie libre a été cousu dans l’ombre des maisons de la Casbah et dans les douars algériens par de nombreuses femmes qui espéraient l’indépendance et rêvaient de pouvoir brandir cet étendard sans représailles de la part de l’occupant.

C’est avec cela en tête que Sarah El Hamed coud le drapeau de l’Algérie libre, "Au Grand Jour", sur le parvis de l’hôtel de Ville de Paris, cœur de la capitale, lieu de passage incontournable. Sarah est filmée, interagit avec les passants, ses conditions sont l’inverse de celles des femmes qui l’ont précédées dans cette tache. En 2015 à Paris, un 8 Mai, Sarah peut coudre un drapeau qu’il a été longtemps interdit de brandir. Elle est visible, l’espace public lui appartient, ses convictions, revendications, son histoire aussi. Elle les exprime, les partage, les expose.

Mais ce 8 Mai 2015 Sarah sera seule à coudre ce drapeau et les personnes qui ont en tête les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata circulent dans des rues vides de ce jour férié, voient les images du défilé militaire sur les Champs Élysées commémorant une victoire pour laquelle un grand nombre de soldats Algériens ont donnés leur vie. Mais ni dans les médias ni dans le discours officiel prononcé par le Président en ce jour ne parlera-t-on des milliers de morts, punis pour avoir voulus être libres un jour ou l’on célébrait la liberté.

Sarah révèle au public un ouvrage qui a été systématiquement caché, au point de ne pas exister dans l’imaginaire collectif. Elle invoque ces innombrables couturières de l’ombre à chaque passage d’aiguille, assemble les morceaux de leur histoire qui est aussi la sienne, elle fait exister cet acte qui a contribué à façonner l’histoire.

Une action tant qu’elle n’est pas vue est fantasmée, une histoire tant qu’elle n’est pas écrite reste murmurée. Il est difficile pour nous d’imaginer les conditions exactes dans lesquelles œuvraient les couturières de la liberté.

Le vainqueur écrit l’Histoire à son profit, martèle quelques noms de héros et de martyrs et impose ceux des dirigeants qu’il choisit, justifiant ainsi leur position. Le peuple raconte des histoires de guerre qui deviennent des mythes qui gonflent le sentiment de devoir et de courage de ceux qui se sentent affiliés aux héros locaux, bien souvent érigés au statut de demi-dieux.

Sarah incarne une partie fantasmée de l’Histoire, la rejoue pour lui offrir la possibilité d’exister dans la réalité, en dehors des mythes. Coudre le drapeau de l’Algérie libre sur le parvis de l’Hôtel de Ville de Paris le 8 Mai 2015 c’est écrire du bout d’une aiguille un chapitre de notre Histoire commune.

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