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06/02/2018 10h:04 CET | Actualisé 06/02/2018 10h:04 CET

Manifeste pour la Casbah d'Alger

Nacym Baghli

Lettre ouverte à Grande Dame,

(à lire aussi entre les lignes)

Chère Lalla,

Alors qu'aujourd'hui même nous nous apprêtons à nous réunir, à ton chevet, afin de te soulager et te rassurer sur ta destinée, je souhaiterais, pour une fois, que tu puisses prendre la parole, de ton propre chef, du moins par ce langage que tu manipules si bien, celui du cœur.

Que tu puisses la prendre, cette parole, en toute liberté, en toute quiétude, sans que planent sur toi les avis émis et les sentences tirées, ça et là, celles et ceux-là mêmes que nous avons fini par t'imposer (et nous imposer à nous-même) au fil du temps sans que tu puisses y répondre, ni répliquer, par amour-propre j'imagine, par élégance, certainement.

Ta souffrance n'a d'égale à mes yeux que notre propre ignorance, à tous, aussi bien les uns que les autres, voire notre dédain, vis-à-vis de tes propres rêves et désirs.

En effet, nous, "experts", n'avons pas su entrevoir tes aspirations, encore moins lire entre les lignes, tes lignes, à l'image de ton relief exaltant et de ton intrication raffinée.

Notre "expertise" a tout simplement omis de t'interroger, toi, la principale intéressée.

Non. Non pas tes murs, ni tes fissures ou lézardes, mais je dis bien toi, et toi seule.

À trop vouloir « expertiser », nous avons fini par oublier tout simplement l'essentiel.

Chère Lalla,

De quel avenir rêves-tu ?

Quelle géographie ambitionnes-tu, pour tes rues ?

Quelle histoire prévois-tu, pour tes pierres ?

Quel héritage, ou plus précisément, quelle part de ton immense héritage comptes-tu léguer à nos enfants ? À tes enfants ?

Pour nous, et pour la cité que tu as inspirée, El-Djazair.

Peut-être que, en dépit de ton long, lourd et pesant silence que nous n'avons pas su traduire à temps, ni à travers les temps ; peut-être que celles-ci sont les véritables interrogations auxquelles il nous faudra à présent répondre, urgemment.

Répondre de nos actes.

Chère Lalla,

Tu nous suppliais, mais nous n'avons pas su t'écouter, ou avions feint de ne pas t'entendre, entendre ta détresse.

Tu nous avertissais, pourtant, maintes fois, mais nous n'y voyions que de simples jérémiades, passagères disait-on.

Tu nous susurrais à l'oreille, galamment, que nous nous trompions de chemin, mais ton chuchotement, en réalité ce cri de désespoir, est resté "sans voix" de notre part.

Alors, nous nous sommes mis à extrapoler, à fantasmer, à délirer sur ton destin, à esquisser maladroitement ta destinée, comme si que tout nous était permis.

Nous avons voulu alors t'enfermer, dans un écrin, mais la réalité, toi, nous échappait à chacune de nos tentatives. Toi, tu avais soif de liberté, de contemporanéité, alors que nous, nous pensions qu'une boite toute de verre t'enchanterait.

Nous voulions t'embaumer alors que tu étais plus que jamais vivante, vivace.

Nous voulions t'encenser, mais tu n'avais nulle besoin de nos fausses et maladroites attentions.

La réalité nous rattrapait à chacune de nos vaines tentatives de te maîtriser, te dompter.

Tu es le "cœur d'Alger" et le "Alger du cœur" à la fois.

Tu en es indissociable. Nous avons tout compris de travers.

On a voulu t'isoler, te momifier, en pensant ainsi te mettre sur un piédestal.

Non, nous n'avons décidément rien compris. Cela a failli conduire à l'irréparable.

Chère Lalla,

Alger, El-Djazair, a (tant) besoin de toi aujourd'hui, de ta stature et de ton relief, de ta mémoire et de ton audace, de ta ténacité et de ton parcours, de ta grâce et de ton éclat.

Dzair a besoin de ta bénédiction, simplement, plus que jamais.

Nous nous engageons de plain-pied dans ce siècle et dans ce millénaire et nous avons cru bon t'infliger le sort de celle qu'on a imaginée un temps appartenir au passé.

Nous nous sommes ainsi infligés à nous-mêmes ce sort, car toi c'est nous. Ce sort, ou l'enfermement dans lequel tu t'es retrouvée, malgré toi et malgré nous, a fini par nous engourdir et engourdir toute la cité, Alger.

Après tout ce chemin que tu as parcouru pour arriver à nous, en notre temps et à notre époque, tu n'as certainement pas besoin qu'on te regarde aujourd'hui comme diminuée ou affaiblie, mise à l'écart, même si tu l'es quelque-peu devenue par la force des choses et par la bêtise innocente des hommes que nous sommes. Mais, tu as su rester debout et alerte en attendant des jours meilleurs. Ils adviendront bientôt.

Tu es notre héroïne, notre mère, notre phare et je lis dans tes yeux ce besoin pressant que tu as de reprendre fièrement le rôle qui est le tien, celui-là même que tu avais perdu depuis si longtemps.

Nous devrions à présent tendre l'oreille, à nouveau, afin que tu puisses nous insuffler ton inspiration pour le futur, ouvrir les yeux, pour que tu nous montre le chemin de la modernité. Tu nous (ré)-apprendras à aller de l'avant et à regarder vers l'avenir comme ce fut le cas, il y a bien longtemps, en ton temps.

Je sais que tu te réjouiras de te retrouver à nouveau au cœur d'Alger, Alger ce « tout » uni et indissociable autour de sa baie, d'ouest en est, car tu sauras prendre la mesure des enjeux et des formidables défis qui nous attendent.

Les guides te parcourront certes toujours, mais tu seras aussi de nouveau notre guide, et tu revêtiras de plus bel ce rôle qui t'incombera désormais, en toute légitimité, celui qui consiste à nous inspirer le futur, en respectant le passé, tout en nous inscrivant dans la contemporanéité et le temps présent.

Chère Lalla,

J'espère humblement avoir traduit à travers ces quelques lignes tes vaillantes espérances.

Je me ferais à présent le devoir de les communiquer et de les partager autour de moi, au risque d'être maladroit ou de me tromper peut-être, mais au moins, j'aurais fait l'effort de te parler, d'essayer de te comprendre, de te donner de la considération et du respect, en somme, de ne pas t'ignorer.

Bien affectueusement,

Ton dévoué,

Nacym Baghli

Alger, le 20 janvier 2018

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