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10/09/2015 14h:46 CET | Actualisé 10/09/2016 06h:12 CET

Désolé, ce rêve n'est pas disponible dans votre pays

Mourad Ben Cheikh

"20 destinations magnifiques que vous devez visiter avant de mourir"

"Il a démissionné de son boulot, tout plaqué pour aller faire un tour du monde"

"Il a traversé 15 pays à pied, sa vidéo va vous impressionner"


Vous avez sans doute vu passer sur vos timelines des articles et des vidéos de ce genre, vous avez surement dû cliquer sur quelque-uns d'entre eux et tout en versant une petite larme intérieure vous vous êtes dit: "moi aussi je le ferais un jour!" avant de retourner à vos cellules Excel.

Sauf que non, vous fermerez ce rêve en même temps que l'onglet de votre navigateur.

En effet, vouloir voyager et découvrir le monde avec le passeport vert tunisien est comme jouer à un jeu vidéo en mode hyper hardcore où tout est fait de telle sorte à ne pas vous faciliter la tâche.

Tout d'abord fixons quelques prérequis:

  • Vous êtes de nationalité tunisienne, vivant en Tunisie n'ayant ni deuxième nationalité, ni carte de séjour ailleurs.
  • Vous avez le profil pour postuler et obtenir les visas même pour les pays les plus exigeants - sans les contraintes de temps, congés et un budget toujours suffisant.
  • Vous n'avez aucune autre ressource d'argent externe de la Tunisie, vous voyagez avec la limitation de l'allocation touristique basique de 6.000 dinars par an (et non pas de devises achetées au noir et cachées dans vos chaussettes, ni de cousin vivant à l'étranger qui vous dépannera).
  • L'objet de vos trips est principalement de voyager et visiter les lieux, ni gros shopping onéreux ni séjours à la suite royale du Hilton.

Vous remplissez toutes ces conditions? Non vous n'êtes pas tiré d'affaire, c'est là que les problèmes vont commencer.

Sur les 195 pays du monde (chiffre approximatif selon les statistiques de l'ONU), notre passeport vert nous permet de visiter - en comptant les pays sans visas, ou avec un visa du genre juste une pure formalité, ou encore une de ces simples taxes à l'entrée - à la louche une centaine de pays.

En gros et en d'autres termes, à l'exception de l'Europe et de l'Amérique du nord, c'est en théorie assez facile de se rendre dans tout le reste du monde. Sauf que.. oui et non.

Vouloir se rendre à un pays lointain n'est pas aussi facile que dans les films où on saute dans le premier avion disponible.

Certains de ces pays nécessitent un visa qui souvent, est une simple formalité certes. Sauf qu'aucune représentation diplomatique n'est toujours disponible dans votre pays, et pour l'avoir il faudra se rendre à leur ambassade dans un autre pays - avec un peu de chance lui aussi sans visa - sinon il faudra en obtenir d'abord un pour le pays hôte pour pouvoir obtenir le premier (kafkaïen? et ce n'est que le début). Ceci dit, avec l'ère d'internet certains pays permette de régler les procédures en ligne.

Vous l'avez eu ce visa? Vous voulez maintenant vous rendre à cette microscopique île paradisiaque au fin fond du pacifique? Evidement, aucun vol direct n'est disponible et bien souvent pas de vol avec escale non plus (pour rappel faire une escale ne nécessite pas de visa tant que vous êtes en transit). Là il faudra jongler avec les compagnies aériennes, passer par un pays ayant des vols vers votre destination, qui ne seront pas forcément disponibles le même jour et pas forcément avec la même compagnie aérienne - ce pays en question peut nécessiter un visa ou non selon le cas (deuxième point Kafka).

Dans le cas d'un road trip où vous serez amené à traverser plusieurs pays, nulle place à l'improvisation, il faudra se renseigner et prévoir les conditions d'accessibilité de tout pays à traverser - ce qui gâche ce côté "random" au gré de vos envies sur place et des rencontres, qui font justement tout l'intérêt d'un road trip.

Les pays exigeant un visa vous demanderont, pour les plus exigeants, votre circuit précis avec des réservations d'hôtel pour chaque point d'escale. Vous pouvez évidemment ne pas les respecter une fois sur place mais ça fait toujours une contrainte de plus à gérer lors du dépôt de la demande.

Passons maintenant à la phase deux et non des moindres: L'argent!

Notre cher (façon de parler hein) dinar n'étant pas une devise convertible ni acceptée ailleurs (pour votre information, il est même interdit de faire sortir une grosse somme de dinars du pays). Il vous faudra donc l'échanger contre une autre devise avant de voyager.

Même si dans notre cas on vise des pays lointains et exotiques dont souvent la monnaie est aussi faible et le niveau de vie y est assez abordable, on se retrouvera quand même obligé d'échanger nos dinars en Euro ou en Dollars US, les 2 monnaies les plus acceptées partout dans le monde, pour ensuite les re-échanger vers la monnaie locale du pays visité.

Nul besoin d'être expert en Forex pour réaliser que vous serez doublement perdant durant ces transactions: le passage TND > EUR/USD puis EUR/USD > autres Devises vous fera perdre encore plus de valeur avec la parité à tendance baissière du dinar + les commissions des bureaux de changes. Avec un montant maximum de "seulement" 6.000 dinars, le montant final obtenu ne sera pas très réjouissant.

Bon, vous avez pu vous en sortir avec les procédures administratives et les moyens de transport internationaux et vous avez une petite liasse de billets dans la poche, le tour du monde peut commencer!

Il est clair que si vous avez opté pour ce genre de destinations et que vous avez survécu à toutes ces péripéties, c'est que vous devez être un de ces aventuriers backpackers trainant des pieds sous le poids d'un sac à dos de 10 kilos et puant un peu parce que vous avez passé les dernières 72 heures à dormir dans des bus de nuit pour économiser une nuit d'hôtel.

Ah vous ne l'êtes pas? Alors vous allez le devenir de gré ou de force.

En fonction du budget ayant survécu au massacre des taux de change et de votre itinéraire souhaité, les hôtels seront rayés de votre liste et ça sera au mieux des hostels ou des auberges. Les plus "in" pourront s'essayer aux Couchsurfing et autres Airbnb. Les transports publics seront vos meilleurs alliés et les vols internes un luxe que vous calculerez et réserverez pour certains cas et trajets avec parcimonie.

Avec toutes ces conditions, l'aventure et la débrouille ne sera plus une option mais bel et bien une nécessité inévitable.

Alors certes, quand vous arriverez finalement à ce temple inca que vous aviez comme fond d'écran sur votre ordi du boulot et que vous y croiserez un touriste européen beauf avec son sac banane et son selfie-stick, venu pour un weekend sur un coup de tête avec un billet low-cost en promo alors que vous ça vous a pris une année à calculer, économiser, gérer, pour y arriver, ça vous fera un peu grincer des dents.

Et il y en a encore des contraintes à énumérer, mais contrairement à ce que ce poste peut sembler suggérer (et on zappera ceux qui diront que c'est un "third world's first class problem"), voyager est certes plus difficile pour certaines personnes nées du "mauvais" côté de la planète, cela reste néanmoins une des meilleures expériences de la vie (rien que ça oui).

Toutes ces contraintes dépassées - et arrivé à votre destination - ne feront qu'amplifier votre satisfaction interne à les avoir défiées.

Traverser à pied les frontières terrestres entre différents pays est sans doute l'expérience la plus proche des vrais voyages/aventures à l'ancienne. S'arrêter dans des petites auberges dans une contrée perdue et échanger des anecdotes, déboires, des astuces avec d'autres backpackers vous donnera des idées pour d'autres escales voir de changer carrément votre itinéraire initial (ce "random" évoqué plus haut).

Pour conclure, je citerai une de ces citations motivantes clichés à la Tumblr:

"Because in the end, you won't remember the time you spent working in the office or mowing your lawn. Climb that goddamn mountain!" - "Parce qu'à la fin, vous ne vous souviendrez plus de ces moments au travail ou à tondre votre pelouse. Escaladez cette foutue montagne!"

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