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07/05/2015 04h:07 CET | Actualisé 07/05/2016 06h:12 CET

Quand l'élu vole bas, il n'atterrit jamais

POLITIQUE - Au Maroc, la question du niveau d'instruction des élus a été soulevée lors d'une réunion récente de la commission de l'Intérieur à la Chambre des représentants. Certains ont proposé la suppression de la condition actuelle exigeant un niveau de certificat des études primaires pour se présenter à la présidence de la commune ou de la région, alors que d'autres souhaitent relever ce niveau au baccalauréat.

La bonne idée

Force est de reconnaître que l'une des principales faiblesses de certaines démocraties porte sur la qualité de leurs représentants, nationaux comme locaux. Beaucoup assemblées représentatives respectent certes les règles fondamentales du jeu démocratique en accueillant en leur sein tout citoyen proposé par son parti et légalement élu par sa base, mais l'inconvénient qui en découle est que celles-ci peuvent se retrouver avec des députés, présidents de conseils régionaux ou communaux peu instruits et incapables d'assumer conséquemment la fonction pour laquelle ils ont été élus. Ne nous voilons donc pas la face: contrôler l'action du gouvernement ou d'un territoire puis analyser, critiquer et voter le budget, exigent des compétences qui ne peuvent s'acquérir que si l'on possède un certain niveau d'instruction.

"Pourquoi ne pas exiger un niveau d'instruction minimum de nos élus? Pensez-vous que ces gens-là peuvent servir d'exemple pour mes enfants, alors que moi, qui n'ai même pas achevé mon cursus scolaire, réalise à chaque fois le degré de leur ignorance et leurs limites intellectuelles et morales?"

Ce sont les deux questions que vient de me poser un chauffeur de taxi avant d'engager une discussion sur la chose publique dans notre pays. Eh oui, le Marocain, avec tous ses défauts, a beaucoup de qualités et parmi celles-ci, la perspicacité et le bon sens. Et c'est peut-être parce que ses élus ne le voient pas sous cet angle et ne respectent pas son intelligence qu'ils n'arrivent pas à tisser des rapports de confiance avec lui. Sauf peut-être en investissant pour acheter les "vendables" parmi les âmes corruptibles ou pire encore mettre à profit la précarité des gens pour acheter des voix.

Pour éviter le spectacle d'assemblées nationales où visiblement certains députés, l'air égaré pendant les débats, passent leur temps à profiter du moelleux du fauteuil pour piquer un somme, il importe d'y envoyer des hommes et des femmes à la hauteur des exigences de la fonction. Le cas échéant, on continuera de voir des députés qui, malgré leur bonne volonté, épuiseront de longues années de mandat sans la moindre contribution concrète ni aux débats, ni aux propositions de lois. Il est temps de tirer vers le haut le niveau de représentation du parlement, des régions et des communes.

La bonne fausse bonne idée

Exiger un niveau bac pour se faire élire parlementaire? Et puis quoi encore? Voici comment naissent les injustices dont il est difficile de corriger plus tard les effets. Dans le contexte des démocraties naissantes, la qualité première exigée à un élu est sa capacité à mobiliser pour se faire élire. Imposer une telle règle à un parti en compétition électorale serait lui demander de se faire harakiri car le niveau d'instruction ne garantit nullement la force de mobilisation sur le terrain.

C'est un fait très limitant pour les partis qui se retrouvent avec des capacités de choix très réduites. Et puis, il appartient à la classe politique d'inventer des solutions pour pallier cette problématique de niveau d'instruction de leurs partisans. C'est pourquoi certains parlements africains, dont celui du Burkina Faso par exemple, ont institué la fonction de secrétaire parlementaire, destinée à fournir un appui technique aux élus. Or, s'il est possible de recourir à de telles solutions, il devient inutile d'en envisager une autre susceptible d'ouvrir la boîte de Pandore. En effet, l'exigence d'un haut niveau d'instruction pourrait engendrer, au fil du temps, des fractures élitistes qui risquent d'être préjudiciables à la prégnance de la chose politique sur le peuple.

Au Maroc, les parlementaires de l'Istiqlal, du Mouvement populaire et ceux, un peu plus jeunes, du RNI alignent des niveaux d'études allant du primaire au supérieur, avec de légères variations. Toutefois, au niveau professionnel, si les commerçants et entrepreneurs, juristes, professeurs, chercheurs, médecins, ingénieurs ou agriculteurs sont présents dans les trois formations, les proportions varient selon les partis. Ainsi, si les commerçants et les hommes d'affaires sont nombreux à l'Istiqlal, ils le sont encore plus au RNI où ils représentent près de la moitié des effectifs. Quant aux harakis, ils disposent du plus grand nombre d'agriculteurs.

Dans le parti de la rose (USFP), la majorité des députés a été puisée parmi les candidats les plus âgés du parti. Une situation qui explique pourquoi leur moyenne d'âge dépasse celle de leurs collègues islamistes (50-55 ans) dont la jeunesse relative reflète celle de leur parti. En matière de cursus académique, on notera que l'USFP se caractérise par un nombre important de députés ayant effectué des études supérieures. Ce parti qui comptait traditionnellement une majorité de députés issus de l'enseignement, en compte de moins en moins; le parti s'étant, en revanche, davantage rapproché du monde des affaires contrairement aux pjdistes dont une forte majorité d'élus ont poussé les études au-delà du Bac.

Du fait qu'ils sont chargés d'élaborer et exécuter le budget, de mobiliser des ressources, d'assurer la gestion foncière et environnementale, nombre d'élus ont besoin d'être formés pour mener à bien leur mission puisqu'un déficit de leur formation peut produire des conséquences néfastes sur la gestion des affaires locales. Cela ne manquera pas de rendre impossible une "bonne gouvernance" et l'amélioration des indicateurs de performance territoriale.

Aussi ambitieux que soit une stratégie nationale ou territoriale de développement, si les acteurs chargés de sa mise en œuvre sont mal formés et peu compétents, le potentiel demeurera faiblement exploité et les contraintes se complexifieront assurément sur le long terme. Lorsque cette condition ne se fait pas sentir, les gouvernements, les corps organisés, et les fonctionnaires en butte aux pressions de toute sorte de groupes sont abandonnés à leur propre faiblesse et cèdent, soit aux tentations de l'arbitraire, soit aux sollicitations de la corruption, soit enfin au populisme et au conservatisme.

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