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26/12/2015 09h:10 CET | Actualisé 26/12/2016 06h:12 CET

Maroc: De la création d'une industrie de défense à un nouveau paradigme industriel

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DÉFENSE - La société californienne de conseil en stratégie Frost & Sullivan a indiqué dans une récente étude - intitulée "Rapidly Evolving Defence Markets" - que le Maroc appartient à un groupe de cinq pays (Colombie, Koweït, Malaisie et Singapour) dont les dépenses militaires sont appelées à augmenter dans les dix prochaines années.

En raison du poids financier des futurs besoins d'équipements militaires, le royaume et les autres pays de ce groupe, auraient, selon l'étude, intérêt à développer les bases de leurs propres domaines d'activités stratégiques de défense et de logistique.

Au cours des dernières décennies, nombre de pays en développement ont cherché à produire eux-mêmes leur armement par un concours de raisons politiques, militaires et économiques.

Si un petit nombre de pays ont réussi à mettre en place une telle infrastructure, des questions se posent concernant les formes qu'ont prises les relations entre ce secteur si spécifique et l'économie nationale.

Un des postulats à l'origine de ce choix a souvent été que les industries d'armement constituent un facteur de souveraineté et de développement industriel. Original, ce domaine se présente comme un ensemble d'intersections entre différentes activités industrielles de biens d'équipement et de services.

Il peut être perçu comme une branche productive organisée autour de finalités identifiables, soumis à des contraintes spécifiques et doté d'une dynamique autonome par rapport au reste des activités économiques bien qu'en interaction avec ces dernières.

Ainsi, malgré l'hétérogénéité des métiers concourant à la production d'armement, il existe un ensemble de relations et de modalités d'organisation qui crée en fait l'unité de cette sphère industrielle - constituant un "méso-système".

En raison de cette caractéristique, la création d'une industrie de défense passe nécessairement par la mise en place d'activités industrielles pouvant également présenter des finalités civiles.

Il est permis de justifier le recours à une filière militaire afin d'impulser le développement industriel en avançant l'hypothèse que la fabrication d'armements oblige celui-ci à développer compétences et aptitudes, économise des dépenses en devises et l'amène à suivre le progrès technologique.

Le choix des industries militaires comme vecteur d'industrialisation n'est donc pas a priori erroné. L'Inde et l'Argentine, notamment, ont pu développer d'importantes industries comme la métallurgie, la sidérurgie ou encore l'électronique.

Le Shah d'Iran voyait dans les industries de défense un "front majeur" facilitant la diffusion des technologies sophistiquées au sein de l'économie nationale. Dans le processus de construction d'une telle industrie, les transferts de technologies forment un domaine peu connu, notamment en raison du secret qui entoure ce type de projet.

Pourtant, ces transferts sont importants pour les pays en développement, dont l'expérience industrielle est jeune, voire embryonnaire. Ils constituent, de fait, une part non négligeable des transferts de technologies, notamment grâce aux systèmes compensateurs inclus dans les contrats d'armement.

Ce type de transferts forme donc un vecteur potentiellement important de développement - d'autant que nombre de 2 technologies à usage militaire sont considérées comme étant duales, c'est-à-dire applicables à la fois dans le militaire et le civil. Dans ces pays, le potentiel scientifique et technique national (PSTN) étant le plus souvent faible, il leur est difficile de développer des armes au contenu technologique purement local.

L'achat de licences de fabrication auprès de fabricants étrangers constitue donc une solution médiane. Un pays utilisant cette solution peut ensuite chercher à développer ses propres produits en s'appuyant sur les technologies ainsi transférées, après avoir fait ses "premiers pas" dans la fabrication sous licence d'armes.

Le cas du char indien Vijayanta est tout à fait représentatif de la "nationalisation" des armements produits sous licence. L'acquisition d'un savoir-faire technique et la formation d'un personnel qualifié constituent deux voies permettant à une économie nationale d'étendre et de moderniser son PSTN, pour stimuler sa croissance.

Toutefois, une telle dépendance technologique peut engendrer un "effet de glu" du secteur industriel de la défense vis-à-vis des firmes qui leur ont cédé des licences: l'évolution de leur production risque d'être dépendante des transferts technologiques de la part de ces dernières.

Face aux lacunes et aux carences d'un développement fondé sur l'importation de technologies, certains pays ont alloué d'importants capitaux au développement d'armements.

Ce choix était d'autant plus tentant que le développement militaire est souvent considérée comme un « entraîneur technologique Le choix d'investir dans cette niche est tout à fait compréhensible, lorsque l'État joue un rôle prépondérant dans le développement de l'innovation et du savoir scientifique et technologique. Cette interrogation est importante, puisqu'un tel choix provoque inévitablement un effet d'éviction au regard des ressources vis-à-vis des autres secteurs.

De plus, le développement d'équipements militaires n'est pas réellement confronté à la sanction du marché, puisqu'il s'insère dans des relations monopolistiques. En fait, les contrats passés entre les organismes de recherche, les entreprises de l'armement et les États se concluent en dehors des mécanismes de marché.

Les ingénieurs et scientifiques ne sont pas incités à rechercher l'économicité des technologies développées, mais la plus grande technicité possible car, pour eux, seule compte la performance et la disponibilité des armements.

Les contrats militaires étant une source de capitaux importants, ces entreprises et organismes peuvent alors attirer à eux les profils les plus pointus d'ingénieurs et techniciens et en priver les entreprises civiles avec lesquelles elles sont en compétition pour ces ressources.

De fait, la plupart des arsenaux des pays en développement - que ce soit en Chine, en Turquie en Egypte ou en Arabie Saoudite - s'apparentent souvent à des "usinestournevis" plutôt qu'à de véritables entreprises High-Tech.

Même lorsqu'elles produisent des équipements de haute technologie, la majorité de ces firmes produisent des composants et assemblent des armements dont la conception est conçue et réalisée dans les pays industrialisés.

Pour autant, peut-on dire que le secteur de défense constitue un facteur d'amélioration de la compétitivité internationale d'un pays? Si cette industrie capte une partie de la main-d'œuvre la plus qualifiée de la population active, elle contribue aussi à l'accroissement des qualifications des individus qu'elle emploie (investissement en formation, effet d'apprentissage, acquisition de savoir-faire). Ainsi, le secteur économique moderne en Israël a été développé dans la branche industrielle de défense.

Toutefois, rien n'assure que les capacités accumulées dans le secteur industriel de 3 défense puissent être réellement utilisées dans des activités civiles, notamment lorsqu'il s'agit d'une économie en développement, car les pratiques entre ces deux secteurs sont éloignées du point de vue des technologies employées et des méthodes de travail.

Par ailleurs, il existe une sorte de hiérarchie technologique entre les différents pays producteurs d'armes, et tout particulièrement entre pays industrialisés et les autres. D'aucuns expliquent que la coopération soviéto-indienne dans les années 1960 que les accords de licence des Soviétiques avec les Indiens pour la production de MIG étaient restreints au regard de l'éventail de technologies offertes.

Alors que les Soviétiques offraient les équipements principaux pour la production de MIG, ils étaient réticents à fournir la totalité d'entre eux, contraignant ainsi les Indiens à importer certains composants. Les Indiens restaient alors dépendants du bon vouloir de leur partenaire pour l'obtention des informations indispensables à l'amélioration de ces avions.

Ces transferts de technologies - qui n'en sont donc pas vraiment - freinent en réalité le développement du potentiel technique des pays en développement producteurs d'armes pour au moins deux raisons: le caractère fragmentaire des transferts de technologies réduit la capacité d'absorption de celles-ci par le potentiel technique et le développement de ce dernier ; le choix des transferts militaires induit un effet indirect d'éviction sur les importations de technologies civiles, du fait que des ressources financières a priori limitées rendent nécessaires des arbitrages entre les différentes opportunités de transferts.

Bien que certains pays possèdent un potentiel leur permettant de produire certains types d'armes, ils demeurent dépendant de l'assistance technique et technologique des pays industrialisés tout en se voyant attribuer les parties les moins complexes de ces équipements à développer et à produire.

Ainsi, lorsque le brésilien Embraer est devenu le partenaire de l'américain Northrop pour le F-5E dans les années 1970, sa tâche a été de s'occuper exclusivement d'une partie du fuselage de l'avion, en dépit d'une tradition industrielle bien assise dans l'aéronautique. L'existence d'une division internationale du travail de l'armement semble être confirmée par les relations qu'entretiennent, en amont comme en aval, la plupart des secteurs industriels de défense nationaux entre eux.

Mais l'aspect crucial du développement technologique par la défense porte sur la création de synergies et d'effets d'entraînement permettant de stimuler la croissance. Ceci renvoie au concept de pôle de développement: des domaines d'activités stratégiques capables de valoriser le produit ou le service, de modifier les structures, d'imprimer des changements dans le type d'organisation, de favoriser des projets connexes par une polarisation des ressources. Cependant, faut-il rappeler que la création d'un pôle implique le renoncement d'un autre.

Atout diplomatique et vecteur de partenariats, relais potentiel de croissance, instrument stratégique de rayonnement et d'innovation, l'industrie de défense préserve une solide image de la souveraineté et de l'excellence du métier des armes. Toutefois, sachant que son effet multiplicateur reste faible, construire les bases de cette industrie revient à s'engager dans un projet ambitieux de mise à niveau, de choix pertinents d'investissements, de budgets conséquents tout en alliant la réactivité aux menaces réelles et imprévus conjoncturels et une vision prospective.

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