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10/09/2015 13h:15 CET | Actualisé 10/09/2016 06h:12 CET

De Lawrence d'Arabie à Daech: l'effet boomerang de la géopolitique

daech

INTERNATIONAL - Produit macabre d'une déliquescence plus ancienne des Etats nés du colonialisme au Moyen-Orient, l'organisation islamiste a pour ambition de restaurer le mythe d'un âge d'or, celui du califat abbasside qui régna à Baghdad, à cheval sur l'Irak et la Syrie, en mettant à bas les frontières guidées par des calculs coloniaux.

En 1916, pendant que Thomas Edward Lawrence - archéologue de formation puis officier des services de renseignements militaires britanniques et agent de liaison entre son Etat-Major et les forces rebelles de Fayçal Ibn Hussein et d'Aouda Abou Tayi - trouva une alliance parmi ces puissants chefs arabes pour déloger les troupes turques, la Grande-Bretagne et la France négocient secrètement le partage des dépouilles de l'Empire ottoman. Pour maintenir cette région sous leur contrôle, il ne fallait pas l'unir mais plutôt la diviser. Le premier coup de poignard dans le dos des Arabes qui verront les promesses de Lawrence - celles de la renaissance d'une région fédérée et fondée sur l'authenticité bédouine - se révéler un mirage dans le désert.

Cette année-là, les négociateurs des deux pays, Mark Sykes et François-Georges Picot, ardents défenseurs des intérêts de leur gouvernement respectif, tracent un trait qui relie le nord-est de l'Irak actuel, à Haïfa, le principal port d'Israël. Au sud de cette ligne, une sphère d'influence pour la Grande-Bretagne. Au nord, une autre réservée à la France.

Paris exercera donc une tutelle sur la Syrie, le Liban et la région de Mossoul, tandis que Londres fera de même dans une partie de la Palestine, dans le sud de la Mésopotamie ainsi que dans les royaumes, émirats et sultanats de la péninsule arabique. L'accord sera modifié en 1918, de façon tout aussi secrète, dans le but d'agrandir l'influence britannique dans ce qui allait devenir l'Irak.

"Créer la Jordanie avec un crayon, un après-midi au Caire"

Le monde arabe n'a pris connaissance de l'accord qu'en 1917 par les communistes arrivés au pouvoir. Fayçal en avait appris la teneur un peu plus tôt parce que le major Lawrence avait choisi l'intégrité plutôt que de risquer de passer pour un imposteur: "Comme je n'étais pas absolument idiot, je voyais bien que si nous gagnions la guerre, les promesses faites aux Arabes seraient un chiffon de papier".

S'adressant au général Allenby, commandant l'Egyptian Expeditionary Force, le "libérateur de Damas" aura vu juste: "N'essayez pas d'en faire trop vous-même. Il est préférable que les Arabes fassent ce que vous pourriez faire parfaitement. C'est de leur combat dont il s'agit. Vous devez seulement les aider, pas pour le gagner pour eux!" Il quitta l'Orient, avec le sentiment d'avoir été manipulé par les siens et surtout d'avoir trahi la cause des Arabes.

Le chérif Hussein, émir de La  Mecque perd son royaume, et ses fils se voient assis sur des trônes branlants, en Syrie et en Irak. Seul celui de Jordanie, fondé sur une partie de la Syrie, perdure. Winston Churchill reconnaîtra dans ses mémoires qu'il a "créé la Jordanie avec un crayon, un après-midi au Caire". La Palestine, qui en faisait aussi partie, est dotée d'un statut spécial et attribuée à la Grande Bretagne, qui, trahison suprême, promet d'y installer un "foyer national juif". Ce sont précisément ces frontières que les djihadistes de Daech visent aujourd'hui à défaire pour reconstituer le califat.

Les tracés n'ayant tenu aucun compte des réalités ethniques et religieuses, de nombreuses tribus arabes - notamment dans la zone syro-irakienne - se sont retrouvées disséminées entre différents Etats rivaux et ont rejeté les pouvoirs centraux. Le califat fait aussi sens pour ces populations qui, depuis plusieurs décennies, ne perçoivent leurs élites politiques qu'en tant que redoutables représentants illégitimes, captateurs et corrompus.

A qui profite la guerre?

La guerre américaine menée en 2003 a renversé le régime baasiste mais n'a pas réussi à reconstruire un Etat-nation. Ce faisant, elle aura activé la recomposition confessionnelle du pays et tous les acteurs politiques ont dû afficher avec force une référence religieuse ou ethnique pour s'imposer sur la scène politique. D'aucuns s'en inquiètent. Non pas que lesdits accords historiques continuent d'être viables - c'est même le contraire - mais parce que nul ne voit par quels autres Etats ils pourraient être remplacés, ni au moyen de quels renversements.

La ligne Sykes-Picot a été certes dénoncée par les gouvernants arabes comme l'illustration de la perfidie en matière de relations internationales. Aujourd'hui, la volonté de remodeler la carte du Moyen-Orient émane de forces disparates qui cherchent à démanteler les Etats arabes en faveur d'entités confessionnelles plus faibles: Israël, néoconservateurs américains, Arabie saoudite, Qatar, Turquie, Iran, etc.

Par ailleurs, il importe de souligner une convergence: la guerre en Syrie et le califat de juillet 2014 s'inscrivent dans la même logique de déstructuration. En somme, surgi des entrailles d'Al Qaida (et porté par la C.I.A et le Mossad?), Daech ne serait qu'un paravent, un nouveau levier de remodelage des sphères d'influence et de redistribution des hydrocarbures.

Un rapport secret émis en 2012 par la Defense Intelligence Agency - déclassifié en mai 2015 par décision de justice - considère Daech comme un atout stratégique américain.

De nouvelles démarcations sont d'ailleurs en train d'apparaître: entre les régions arabo-chiites, arabo-sunnites et kurdes de l'Irak, entre les régions alaouites, arabo-sunnites et kurdes de la Syrie.

Le rapport de la D.I.A n'exclut pas, si la situation perdure, que les puissances qui soutiennent l'opposition syrienne établissent "un émirat salafiste" dans l'est de la Syrie en vue de faire imploser le régime de Damas, support stratégique de l'expansion chiite (Irak et Iran).

Géopolitique prédatrice

Qui plus est, le conflit syrien a débordé de ses frontières avec l'implication du Hezbollah chiite libanais, de l'Iran, de milices irakiennes et d'hallucinés qui y trouvent une identité fantasmée dont un groupuscule est voué à retourner dans leur pays d'origine ou dans tout autre en vue d'asséner leur vision fanatisée de l'islam en y perpétrant des attentats meurtriers.

La machine de guerre idéologique que conduit Abou Bakr al-Baghdadi pourrait gagner du terrain en fusionnant avec d'autres mouvances djihadistes en Irak et en Syrie, donnant le coup de grâce à toute perspective de paix au Moyen Orient. Est-ce cela que l'on appelle la géopolitique prédatrice, celle qui ne peut s'étendre que sur les décombres de l'histoire et de milliers de migrants contraints de fuir désespérément un climat de psychose, surtout lorsque leur désert recèle du pétrole?

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