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09/01/2014 05h:43 CET | Actualisé 11/03/2014 06h:12 CET

Aicha file le lien sacré

Galerie Ammar Farhat, dimanche matin. La foule est gracieusement introduite par notre hôte Aicha Gorgi. L'événement? L'exposition annuelle "chbabek w 3teb" de Aicha Filali, la maîtresse de cérémonie, qui nous invite cette fois à un mariage de groupe. La journée était pluvieuse et mabrouka aux mariés transfigurés en une série d'installations matrimoniales. Plus ou moins surpris, nous dévisageons ces portraits, ces photos de couples ou de mariage "décomposés" par les soins de l'artiste et imprimés sur un tissu matelassé et encadrés.

mariage

La fête commença par une ode populaire, dont Raja Farhat a le secret et qui nous réconcilia avec la littérature érotique du temps ancien quand - loin des anathèmes et des excommunications - on comparait le galbe des "jambes de la fiancée à deux belles colonnes de marbre dans la mosquée de l'islam".

Le signal de départ est donné et nous passons - en jouant des coudes - d'un tableau à un autre pour découvrir des Tunisiens et des Tunisiennes fêtant leur union, les uns à la mode "Titanic", d'autres "fi 9afasi azzawej" ou avec la bénédiction de la BH... devant l'incontournable photographe qui débarque avec son attirail de batterie et appareils. Et dès qu'il entame ses contorsions d'usage, l'élan des deux tourtereaux est figé, fixé et pétrifié.

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Face à tout ce cinéma, Aicha Filali prend son mal en patience tout en s'amusant. Elle scrute, décortique puis manipule ces instantanés: les sourires commandés, les bisous grimaçants, les bagues au doigt forcées, les yeux dans les yeux dirigées, etc. Chaque protagoniste jouant un rôle écrit à sa mesure par cet extraordinaire metteur en scène du bonheur: le photographe de la noce.

Dans chaque scène, notre artiste glisse sa petite pointe d'ironie. Chemseddine, Farida, Slah, Lobna, toi et moi, nous sommes emballés dans la pacotille qui accompagne inévitablement ce grand théâtre, coûteux émotionnellement et financièrement, le mariage.

Plus on avance dans l'exposition, plus on est gagné par un sentiment de trouble et de gêne. D'abord ces tons bleutés qui parcourent l'ensemble des tapisseries et qui dominent et évincent les pastels et autres dorures. Le bleu de Sidi Bou Saïd ne nous laisse plus une impression de quiétude, mais plutôt une sensation de froid et de peur. Un choix chromatique paradoxal pour peindre un moment de bonheur.

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Ensuite, comme à son habitude, l'artiste offre et interroge notre regard et nos neurones par ces mises en scène de couples éperdus et perdus dans une douce schizophrénie. Le déballage en une soirée d'une esthétique éclectique et douteuse de mariés marinés avec son cortège de robes nuptiales, costumes et cravates, coiffures, maquillages, colifichets. Un bricolage de cosmétiques, parures et babioles qui témoigne de l'addiction irrémédiable de nos concitoyens à la pacotille du made in china.

Attention! objectif photo: Plantés devant les "chbabeks et 3tebs" nous suivons les pas des jeunes époux qui trouvent souvent des porte fermées, des volets clos et des escaliers qui ne mènent nulle part. Est-ce à dire que cette fête pleine de gaîté, de bonheur et de félicité est, en réalité, un trompe-l'œil?

La réponse à cette question est probablement cachée dans ce défilé de 3aroussa et 3arous, toutes et tous bardés de lunettes de soleil, dont le regard est systématiquement dérobé aux visiteurs-spectateurs. Ces Tunisiens et Tunisiennes ne sont pas aveugles. Les verres sont effectivement sombres, ils ont l'air opaque mais on se doute qu'ils peuvent toujours voir à travers.

Aicha Filali joue de la symbolique de l'œil et du regard. Les lunettes de soleil se veulent une espèce d'isoloir où le mari, l'épouse et la famille voient leurs invités sans se laisser voir. Rien d'étonnant, direz-vous, "Sabra et 7achma" la Tunisienne n'a-t-elle pas été initiée dès son plus jeune âge à cacher le sens et les intentions que son regard renferme? Mais, signées ou de contrefaçon, les lunettes des mariés participent du registre de l'ambigüité et mélangent la posture d'exposition sociale au besoin de protection.

De ce point de vue, nous sommes renvoyés à la première performance artistique de Aicha Filali, une file de têtes de moutons en terre cuite à laquelle elle attribua un nom on ne peut plus évocateur, "le troupeau national". Nous sommes en 1984 et, depuis, elle continue comme le pèlerin sa longue pérégrination dans et vers "la tunisianité".

Avec "chbabek w 3teb", le voile est un peu plus levé sur le Paraitre tunisien. Les corps, les gestes, les comportements sont exposés avec leurs rugosités, énergies contradictoires, malformations et interdits sociaux, culturels et, en fin de compte, nationaux.

L'artiste est sans concession parce que, probablement aujourd'hui plus qu'hier, nous sommes tous inquiets tout en nous sentant fragiles. Et comment ne pas l'être quand notre belle et singulière identité tunisienne, dont nous sommes si fiers, se trouve ballotée entre une mortification à la Cheikh Quardhawi ou une disneylandisation à la Cheikha Moza.

En conclusion - et même si ça semble hors-propos, ça ne l'est pas - nos "élites politiques" qui nous noient sous des flots de paroles, tous les soirs, d'un plateau à un autre, sur l'avenir et les aspirations du peuple tunisien, devraient aller faire un tour à la galerie Gorgi. Je suis sûr qu'en visitant "Chbabek w 3teb", ça les fera réfléchir sur leur cha3b tounsi, comme ils disent. On a alors une chance d'entendre des discours un peu plus intelligents et pertinents.

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