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02/08/2015 12h:54 CET | Actualisé 02/08/2016 06h:12 CET

Parole d'enseignante: Je n'ai rien contre Nouria mais je n'enseignerai pas en Benghabrit

La dame - une parente - exerce dans l'enseignement secondaire depuis une vingtaine d'années et d'emblée, elle me tance sur ces journalistes qui écrivent "n'importe quoi" et qui ont décidé qu'elle était une "réactionnaire", une "intégriste", une "daech", une "trépanée des constantes", une "gardienne du temple" et autres amabilités de ce genre dont sont gratifiés ceux qui ne sont pas emballés par l'idée d'enseigner en darja.

Elle était en colère et en avait gros sur le cœur. En voici le résumé.

"Cette histoire met tout le monde en colère et moi aussi. Je ne sais plus où est la vérité, la ministre est entrain de dire une chose et son contraire. J'attends donc de voir ce qu'il en est réellement. Mais je suis très en colère contre ceux qui m'ont cataloguée réactionnaire car je ne le suis pas.

Je suis dans le métier depuis vingt ans. Je pense avoir plus de choses à dire en tant qu'enseignante sur le sujet que des journalistes qui croient tout savoir et s'arrogent, sans aucune forme de procès, le pouvoir de me juger, me cataloguer et m'étiqueter.

Est-il nécessaire pour ma défense de dire que je ne porte pas le hidjab et que je n'envisage pas de le porter ? J'ai des amies qui le portent et elles sont bien plus progressistes que les donneurs de leçons. Mais, tu le sais, les islamistes, ce n'est pas ma tasse de thé. Le FLN ne m'intéresse plus depuis qu'un complot a renversé Abdelhamid Mehri, un grand pédagogue, Allah Yerahmou.

Dois-je me justifier en disant que je suis intellectuellement et sentimentalement, plus proche de Hocine Aït Ahmed ?

Dois-je jurer la main sur le cœur que je n'ai aucune animosité envers la ministre de l'Education dont la tâche n'a rien d'une promenade. Même quand il m'arrive de faire grève parfois à l'appel des syndicats, je ne suis animée d'aucune hostilité contre elle. Autant le dire, j'apprécie qu'une femme soit à la tête de ce ministère.

Je viens d'apprendre que la ministre a définitivement dit qu'il n'est pas question d'enseigner en 3amiya dans le primaire et c'est tant mieux. J'espère que les journalistes qui insultent ceux qui se sont opposés à cette idée prendront note et cesseront de jouer cette fausse partie des "modernes contre les archaïques".

Quelqu'un au ministère de l'Education a allumé un feu inutilement et a provoqué une pagaille en lançant cette fausse bonne idée. Il est bon que la ministre décide d'éteindre ce feu même si elle fait mine de croire que c'est une pure invention des "ennemis" de l'éducation nationale.

Cette histoire de darja est absurde car elle apporte une fausse réponse aux problèmes très sérieux du l'éducation nationale. Je hausse les épaules quand on me dit qu'il s'agit d'une recommandation de l'Unesco et des spécialistes.

Je peux aussi te trouver des spécialistes qui diront le contraire et ce n'est pas à l'Unesco de dicter les politiques nationales. Elle émet des recommandations et il nous revient d'apprécier et de décider.

Ce sont des questions à discuter avec les enseignants et non par le biais d'une recommandation qu'on glisse subrepticement à l'issue d'une conférence où le sujet n'a pas été discuté.

Des syndicats ont dit que le sujet n'a pas été discuté et je suis encline à les croire. Madame la ministre parle d'une "rumeur"et d'un faux débat, elle devrait regarder la vidéo où un de ses conseillers en fait l'annonce. Elle est sur les réseaux.

Quand j'ai vue cette vidéo, je me suis dit: hors de question d'enseigner en darja que ce soit l'arabe ou les autres matières. J'ai dit à un collègue: je n'ai rien contre Nouria mais je n'enseignerais pas le Benghabrit.

Pourquoi ? Je ne vais pas invoquer la "sacralité" présumée de la langue arabe, toutes les langues pour un bon croyant sont des dons de Dieu. Pas plus que je ne sortirais l'histoire de la Constitution.

Non, je m'oppose à l'utilisation de la Darja parce qu'elle fait partie du genre de fausses bonnes idées émises par ceux qui ne connaissent strictement rien à ce qui se passe, actuellement, dans les écoles, CEM et lycées d'Algérie.

Ceux-là qui croient avoir découvert le graal ignorent qu'en raison de l'état général du pays nous avons à gérer quotidiennement un problème d'autorité - pour ne pas dire d'ordre public - auprès d'élèves passablement déboussolés.

Dans ces établissements et sans faire dans le pompeux, la langue arabe classique (tout comme le français standard) donne une forme de solennité à notre travail face à des élèves - davantage les garçons que les filles - qui sont déjà en défiance à l'égard de l'école. Et qui sont poussés par une émulation négative des moins bons et des plus turbulents.

Cette langue arabe classique que certains insultent avec beaucoup de légèreté, est une digue. Elle signifie clairement à l'élève que l'on n'est plus dans la rue mais dans un lieu où on apprend et où il y a des règles.

Remettre en cause la langue arabe standard, c'est tout simplement signifier aux élèves qu'il n'y a plus de différence entre la rue et l'école. C'est cette frontière nécessaire qui risque d'être effacée.

Ceux qui donnent ou - se font - une idée poétique de la rue ne savent pas ce que c'est une classe surchargée où il s'agit de faire respecter des règles. Et l'ordre. Oui, l'ordre.

Si on se met à la darja, je sais d'avance quelle sera la réaction des élèves. Ils vont se sentir non pas mes égaux - détrompez-vous - mais mes supérieurs puisqu'ils sont déjà des élèves mâles. Je les entends déjà: on connait la darja mieux que toi ya chikha, qu'est-ce que tu nous apportes ? Errih. Du vent !

C'est pour cela que j'ai dit que je n'ai rien contre Nouria mais que je n'enseignerais pas le Benghabrit, si elle entend nous imposer cette fausse réforme. Il parait aujourd'hui qu'elle n'existe pas et que ce n'était qu'une rumeur maligne. Je veux bien le croire.

Tant mieux même si cette histoire m'a définitivement convaincue que le journalisme est bien plus en mauvaise santé que le système éducatif.

Parlons donc sérieusement comment améliorer le système éducatif. Comment rendre l'entrée à l'école des enfants, dans le préscolaire et dans le primaire, une partie de plaisir, un apprentissage qui se fait dans de bonnes conditions et dans la bonne humeur.

Ce n'est pas la langue arabe standard qui crée un choc chez l'enfant. C'est une assertion insultante gratuite. Beaucoup d'enfants au demeurant se sont déjà familiarisés au moins phonétiquement, avant d'arriver à l'école, avec cette langue à travers les dessins animés en arabe qui passent sur les chaines de télévisions.

Qu'on ne s'y trompe pas, ce n'est pas un problème de langue. Les classes surchargées, les programmes sans innovations, les enseignants mal formés, voilà le problème.

Ce qui provoque un vrai choc, c'est le sureffectif qui transforme l'éducateur en surveillant et ne lui permet pas d'apporter une attention particulière à ceux qui en ont besoin.

Ce qui crée le choc, c'est l'absence d'une pédagogie et de programmes qui font du ludisme - c'est important - un élément important de l'apprentissage.

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