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07/02/2015 12h:22 CET | Actualisé 09/04/2015 06h:12 CET

Une Algérienne à l'Académie française

Wikimedia Commons

Ce billet a été publié le 18 juin 2005 dans Le Quotidien d'Oran.

L'Académie française a fait la "nouba" pour l'écrivaine algérienne Assia Djebar: Elle entre dans la coupole et devient une "immortelle" après avoir été élue par 16 voix contre 11 pour le romancier Dominique Fernandez. Elle est le premier auteur maghrébin à devenir membre de l'Académie française dont la décision a été saluée de manière unanime en France.

Le président de la République française Jacques Chirac, s'est félicité du choix de l'Académie française pour l'auteur d'"une oeuvre générale et humaniste, une femme de cœur et d'engagement qui a choisi d'habiter magnifiquement notre langue". Le président français y voit également "un nouveau témoignage de la profonde amitié de la France et des français à l'égard de l'Algérie". Une -juste reconnaissance du talent- a estimé de son coté le premier ministre Dominique de Villepin dont l'oeuvre "enracinée sur les deux rives de la Méditerranée, exprime un véritable amour de la langue française, le lien passionnel qui unit les cultures algérienne et française et la défense de la cause des femmes à travers le monde".

Hélène Carrère d'Encausse qui a joué un grand rôle dans cette élection, y a vu une manière "d'œuvrer pour la réconciliation avec l'Algérie" et un "signe fort adressé aux femmes musulmanes". Auteur prolifique, historienne et cinéaste, Assia Djebar, a un rapport franchement assumé à la langue française. Elle en a fait "sa maison". "J'écris donc, et en français, langue de l'ancien colonisateur, qui est devenue néanmoins et irréversiblement celle de ma pensée, tandis que je continue à aimer, à souffrir, également à prier (quand parfois je prie) en arabe, ma langue maternelle".

Un choix radicalement différent que certains écrivains de sa génération dont Malek Haddad qui déclarait que "la langue française est mon exil". La grande intimité d'Assia Djebar à la langue française a, sans doute, largement facilité la décision de l'Académie française qui s'ouvre ainsi, pour la première fois, à une littérature maghrébine d'expression française, largement mieux considérée dans le monde qu'en France.

Un symbole?

Dans un éditorial enthousiaste, le journal Le Monde, y voit un signal adressé à la francophonie contre une vision chauvine de la littérature française "trop souvent, pour ne pas dire toujours, pensée comme un pré-carré avec des frontières dressées autour de la région Île-de-France...".

Née en 1936, à Cherchell, Assia Djebar, dont le père était instituteur a été la première Algérienne à entrer, en 1955, à l'École Normale Supérieure où elle étudie l'Histoire. Elle suit l'appel à la grève des étudiants algériens, en 1956, et rejoint la Tunisie où elle collabore au journal El-Moudjahid.

Elle publie, à Paris, deux romans "La Soif" et "Les impatients", enseigne à Rabat puis à Alger. À partir de 1965, elle vit entre l'Algérie, la France et les États-Unis où elle enseigne dans des universités.

Les publications, poésie, théâtre, essais et surtout romans se succèdent à un rythme régulier. Elle a réalisé deux longs métrages, "Nouba des femmes du mont Chenoua" (1977) et "Zerda ou les chants de l'oubli" (1982). Assia Djebar écrit beaucoup, en français même si comme s'en désolent certains, elle était plus reconnue en dehors de l'Hexagone. L'auteur algérienne a, en effet, reçu de nombreuses distinctions prestigieuses -notamment le prix de la Paix des libraires et éditeurs allemands en 2000- et son nom avait été cité parmi les "nobélisables".

Dans une première réaction, Assia Djebar s'est dit très "touchée qu'à l'Académie -où sans doute beaucoup de gens ne connaissaient pas mes livres- on ait accepté de voir qu'il y avait, chez moi, un vrai entêtement d'écrivain en faveur de la littérature et, à travers cette littérature, pour mes racines de langue arabe, de culture musulmane". C'est bien un écrivain méritant qui est consacré même si les évocations du lien entre l'Algérie et la France, de la question de la "réconciliation" lui donnent une tonalité politique et la transforment en "symbole".

Parfois, on en fait un peu trop. Ainsi, l'écrivain Wassini Laredj s'est empressé de critiquer l'absence de réaction des responsables algériens et le "traitement" fait par la télévision algérienne, comme s'il ne connaissait pas les lenteurs proverbiales de cette télévision où il a officié dans des émissions littéraires. De la mauvaise politisation en vue. Assia Djebar préférerait sans doute que la "nouba" concerne son oeuvre, surtout son oeuvre, pour ne pas dire exclusivement son oeuvre. Tout le reste ne serait que mauvaise littérature.

LIRE AUSSI:L'écrivaine algérienne Assia Djebar est décédée à l'âge de 78 ans.

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