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30/07/2015 06h:06 CET | Actualisé 30/07/2015 06h:12 CET

Lettre in french aux monolingues francophones qui défendent la darja

calligraphie arabe

La darja est à la Une cette semaine en Algérie. Elle supplante le timide débat sur la situation sécuritaire, politique, et économique, qui a animé la presse et les réseaux sociaux, après l'attentat meurtrier de Aïn Defla, les changements opérés à la tête de certains services de sécurité et l'adoption de la loi de finance complémentaire 2015.

A en croire certains journaux, la darja, un ensemble de dialectes populaires aussi nombreux que l'étendue du territoire national, va donc être « enseignée » ou utilisée comme outil d'aide durant les premières années de l'école primaire.

Benghabrit vient de démentir, l'inspecteur général du ministère de l'éducation qui est censé, selon le journal El Khabar, a totalement nié les propos qu'on lui attribue.

LIRE AUSSI : Benghabrit, violemment prise à partie, nie l'existence d'un projet d'enseignement en Darja

Dérive de presse ou nouveau ballon sonde qui a crevé avant même son envol, cela peut être un sujet pour des étudiants en information. Mais le fait est que la darja est, depuis longtemps, un cheval de bataille d'une catégorie particulière de francophones : ceux qui ne connaissent pas la langue arabe ou la haïssent.

Les francophones qui maîtrisent parfaitement la langue arabe - et j'en connais - sont loin de cette fausse querelle faite à la langue arabe standard par des monolingues qui souvent ne savent même utiliser la darja.

C'est une catégorie qui vit dans le français et en français, ce qui est respectable en soi, sauf qu'ils ont tendance à se croire le centre du pays et à vouloir imposer leur désir aux autres. Quand on critique la langue arabe et sa présumée déficience, il faut au moins la maîtriser. Ce qui n'est pas le cas.

L'argument de ces promoteurs de la darja, c'est que la langue arabe standard n'est pas parlée par les algériens à la maison et dans la rue. Il faut donc l'introduire par le biais d'une langue parlée, non écrite, qui n'a pas de règles grammaticales et encore moins des textes de référence à enseigner.

Le plus frappant est que cet argument, censé être décisif, n'est jamais invoqué pour l'enseignement de la langue française. Sans doute que dans ces mêmes milieux on considère que le français est une langue quasi maternelle de tous les enfants algériens. Y compris ceux qui n'habitent pas les quartiers chics de la capitale où l'on vit, exclusivement, en langue française.

Comment rappeler à ces gens chics sans les froisser que l'Algérie est vaste et ne se limite pas à quelques quartiers des hauteurs de la capitale ? Apparemment, c'est une mission impossible même quand on le leur dit en "français".

Entreprise hasardeuse

Une amie doctorante en sociolinguistique m'explique que "le point de départ de toute cette entreprise est une réflexion sérieuse sur la daridja ».

Elle précise que "toutes les langues que l'on connait aujourd'hui sont passées du stade de dialecte (dans le sens de parler oral, utilisé dans une communauté restreinte pour les besoins du quotidien, s'inscrivant dans un rapport diglossique avec une variété haute, écrite, employée pour la littérature, le clergé etc.), au stade de langue au prix de longs efforts consentis par les grammairiens, les écrivains etc.".

Se disant elle-même pour «la reconnaissance des langues nationales, et éventuellement, leur emploi dans l'enceinte de l'école », elle estime cependant que si une telle décision a été vraiment prise cela relèverait d'une insoutenable légèreté.

Elle m'explique encore que lorsque « les sociolinguistes parlent d'arabe algérien, ils pensent nécessairement à ce parlé qui était employé avant l'avènement de la France coloniale ! ». Elle évoque le « chi3r al malhoun (poésie chantée) par exemple ».

Selon elle, faire de la darja, dans ces conditions, une langue de scolarisation «est une entreprise hasardeuse », car ce parler est « est dépourvu d'écriture », ne dispose pas de « précis grammatical », « pas de description linguistique (syntaxique, phonétique) », et « pas de répertoire lexical établi ». Ce qui fait que la darja « est ouverte à toutes les formes d'hybridation possibles et imaginables ».

Une langue sous tutelle

Si toutes les langues établies ont commencé par être des dialectes, la darja algérienne, n'a pas encore quitté ce statut, et le restera encore très longtemps.

Et ce ne sont pas les manifestations médiatiques en sa faveur, menées principalement par des francophones, unilingues le plus souvent qui n'oseraient jamais se mêler des « parlers » du français) qui y changeront quelque chose.

LIRE AUSSI : Journée d'études autour de l'arabe algérien: "La darja, une langue à part entière?"

En avril dernier, une journée d'études, animée par d'éminents linguistes algériens et français, avait été consacrée à cette problématique, dans le cadre des séries de conférences qu'organise le Centre d'études diocesain (Les Glycines) d'Alger, avait conclu que « La darija est une langue à part entière ».

Le problème est que ces professions de foi ne sont pas suivies des faits. La rencontre en question s'était déroulée en deux langues : le français et l'arabe classique. Et hormis deux petites phrases dans le programme et la présentation de la journée d'étude, la darja était quasiment absente. Il y a des signes pour qui veut voir! Pour les aveugles, ils ne servent à rien qu'ils soient en arabe, en français ou en darja...

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