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12/04/2016 09h:14 CET | Actualisé 13/04/2017 06h:12 CET

Vers une société sans liquide?

ÉCONOMIE - Chaque génération aura toujours un idéal, certaines figures qui apparaissent comme des modèles d'accomplissement. Ces modèles ne sont pas simplement des exemples, se pencher dessus nous en dit beaucoup de la génération dont il est question. A nous de constater que d'une société qui valorise le dur labeur, le dévouement d'une vie à une cause, nous sommes passés à une société dont les idoles donnent l'impression d'avoir réussi à bâtir des empires en quelques clics.

Fabian Bimmer / Reuters

ÉCONOMIE - Chaque génération aura toujours un idéal, certaines figures qui apparaissent comme des modèles d'accomplissement. Ces modèles ne sont pas simplement des exemples, se pencher dessus nous en dit beaucoup de la génération dont il est question. A nous de constater que d'une société qui valorise le dur labeur, le dévouement d'une vie à une cause, nous sommes passés à une société dont les idoles donnent l'impression d'avoir réussi à bâtir des empires en quelques clics.

Aujourd'hui, la réussite n'est plus proportionnelle au temps qu'on y consacre, l'œuvre suprême n'est plus le "travail d'une vie". Au contraire, ceux qui appartiennent à ce qu'on appelle la génération Z se distinguent de leurs aînés par une nouvelle conception du temps: c'est la génération de l'éphémère qui veut tout accomplir dans l'immédiateté grâce à une quantité presque infinie d'informations à portée de main.

C'est la génération de l'image, car l'image dit tout ce qu'elle a à dire tout de suite, comme à travers Snapchat qui permet d'exprimer ce qu'on fait et ce qu'on pense, instantanément. La génération Z se pense et se veut hors du temps, elle recherche ce que Marcel Proust, dans la Recherche du temps perdu, appelle l'"extra temporalité": "Cet être-là ne s'était jamais manifesté à moi que dans l'action, la jouissance immédiate."

Plus concrètement, le désir d'"extra temporalité" est assouvi par l'hyper-connexion. A tout moment et à tout endroit, je peux simultanément communiquer avec mes amis et ma famille où qu'ils soient, me tenir informé de l'actualité, acheter et vendre n'importe quel produit, gérer mon compte bancaire et mes cours à distance... Un jeune passe en moyenne 90% de son temps à proximité de son smartphone et le consulte 150 fois par jour. Cette hyper-connexion, qui donne un accès gratuit et instantané à un nombre quasi-illimité de données, a fait des jeunes d'aujourd'hui des Smart Buyers.

Les Smart Buyers sont capables d'effectuer sans cesse des arbitrages entre un grand nombre de produits, en comparant leur prix et leur qualité. Ils définissent ainsi une nouvelle manière de consommer que l'on pourrait qualifier de consommation sélective et qui explique que les entreprises aujourd'hui tendent à redonner le pouvoir au consommateur. Le consommateur demande effectivement plus, mieux, et moins cher. C'est sur ce terreau fertile que de nombreux secteurs d'activité ont été bouleversés: Uber et Blablacar modifient la manière avec laquelle on se déplace, Airbnb la manière avec laquelle on se loge...

Derrière cette floraison de nouvelles entreprises qu'on appelle des "licornes", l'idée est d'optimiser les ressources que nous offre l'économie pour satisfaire le consommateur. Cette nouvelle vague d'entreprises vient ainsi s'adapter à cette nouvelle manière de consommer: l'important est l'expérience client et l'utilisation d'un bien, non plus sa possession. Et quel succès! Ces licornes ont des valorisations hallucinantes auprès des différents investisseurs au point qu'à Wall Street, parmi les cinq plus grosses valorisations, 3 sont des entreprises technologiques (Apple, Google, Microsoft).

Pourtant, pour beaucoup, ces valorisations reposent encore sur des "espoirs de profit" et non pas sur des profits réels: Uber, Airbnb et autres Twitter ne sont toujours pas rentables. D'une certaine manière, en même temps que le modèle patrimonial, où la valeur tient à la possession d'un bien, ne suffit plus à dynamiser l'économie, les nouvelles entreprises qui devraient être à la base de l'économie de demain n'ont pas encore complètement défini leur façon propre de créer de la valeur.

Cette concomitance d'un modèle ancien qui ne suffit plus à tirer la croissance et d'un modèle nouveau encore à ses prémisses est une des explications du marasme économique mondial. Ce marasme, nous pouvons volontiers le qualifier de "crise" compte tenu de la définition qu'en donne le communiste italien Gramsci: "Le vieux meurt et le jeune ne réussit pas à naître". Comme Gutenberg n'a pas attendu le marché du livre pour créer l'imprimerie, comme ces nouvelles entreprises, pour naître, n'ont pas attendu que les sociétés économiques qui les portent soient complètement prêtes à les accueillir.

Certes, ces entreprises viennent répondre, comme on l'a vu, à une évolution de la manière de consommer, et l'offre vient en ce sens s'adapter à la demande. Le problème se pose au niveau de la manière avec laquelle le lien est fait entre l'offre et la demande - le capital - dont le mode de diffusion ne s'est pas encore adapté à notre nouvelle société économique. Le système de paiement actuel repose encore sur l'utilisation de l'argent liquide - trop lent et trop cher - et sur les banques de détail qui apparaissent à certains égards comme des dinosaures, vestiges de l'ancien monde.

Le web est effectivement un processus de désintermédiation massif alors que les banques persistent à vouloir se poser comme les intermédiaires nécessaires d'un système qui en devient plus coûteux et moins fluide. La génération Z, habituée à des services gratuits, se voit imposer des frais bancaires qu'elle perçoit comme astronomiques pour un service pourtant lent, bureaucratique et finalement inadapté. Autrement dit, il y a un décalage en terme de rapidité, d'efficacité et de coût entre la manière dont on consomme et la manière avec laquelle on paye cette consommation.

Dès lors, comment optimiser l'utilisation du capital? Le changement est déjà en route, vers un système de paiement qui réponde au besoin de l'économie et des consommateurs. Il s'agit pour les Smart Buyers de devenir également des Smart Bankers. Pour tout Smart Banker, il est déjà possible de prêter des fonds à des particuliers et obtenir dessus des intérêts financiers avec Lending Club. Il est également possible de changer ses devises en instantané au taux du marché sans passer par les coûteux bureaux de change avec Weeleo. Il est encore possible de gérer son portefeuille d'investissement afin qu'il rémunère son épargne à travers Acorns.

La révolution des Fintechs est en marche, nous nous dirigeons lentement vers une société économique où chacun deviendrait un Smart Banker qui ferait en ce sens un usage le plus optimisé possible de son argent. La preuve en est que les montants investis en France dans les Fintechs sont passés de 928 millions d'euros il y a 6 ans à 3 milliards aujourd'hui, selon le cabinet Accenture. C'est là les prémisses du passage d'une société dont le système de paiement repose sur un mix archaïque et opaque entre le liquide, les comptes bancaires, les différents tickets et bons de paiement et les chèques vers un système unique qui ne reposerait que sur l'argent virtuel.

La révolution du Blockchain devrait nous accélérer ce passage en permettant de résoudre le problème de la sécurité des données qui est encore le principal talon d'Achille du système de paiement virtuel. Ce changement ne satisferait pas seulement les consommateurs, il permettrait également aux "Licornes" de concrétiser les espoirs qui reposent sur elles: dans des sociétés économiques bien plus fluides, où l'argent circule beaucoup plus facilement, ces différentes entreprises pourraient toucher un nombre bien plus important de consommateurs, et chacun de ces consommateurs réaliserait un nombre plus important d'opérations.

De cela, résultent des économies d'échelles géantes et à terme, des générations de profit bien plus conséquentes. Les entreprises de demain sont déjà là et elles répondent à une évolution concrète de la demande, il ne manque qu'un système de paiement qui leur permettrait d'exploiter au mieux leur potentiel. Ce changement vers un nouveau système de paiement, il revient à un troisième acteur économique de le mettre en pratique: l'Etat.

Une telle évolution donnerait non seulement un coup d'impulsion à l'économie, elle serait également l'opportunité pour l'Etat de contrôler davantage les différents trafics qui reposent sur l'utilisation de l'argent liquide (blanchiment, drogue, arme, marché noir). C'est, semble-t-il, un changement gagnant-gagnant.

Ainsi donc, les trois principaux acteurs de la société économique - consommateurs, entreprises et Etat - voient leurs intérêts converger dans cette évolution vers une "société sans liquide": la nouvelle génération de consommateurs est prête pour ce changement qui répondrait à sa nouvelle manière de consommer, la nouvelle génération d'entreprises l'appelle de ses vœux car il leur permettrait de répondre à la nouvelle manière de créer de la valeur, l'Etat dans sa conception moderne l'attend car il lui permettrait de mettre fin à différents maux de nos économies - corruption, marché noir, trafic...

Dans l'Histoire, les changements majeurs qu'ont connus nos économies ont souvent été préparés par des évolutions au sein de la société. Les entreprises et l'Etat suivent ensuite. C'est aujourd'hui toute une génération qui a modifié sa conception du temps et qui d'une certaine manière, dans sa quête d'"extra temporalité" s'avère être à la recherche du temps perdu.

Le capital, vecteur de toute opération économique, est aujourd'hui trop lent dans notre système de paiement traditionnel, et se pose comme obstacle à une société économique fluide, telle que voulue par les nouveaux consommateurs. Une société sans liquide, ce serait le temps retrouvé.

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