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16/01/2018 06h:29 CET | Actualisé 16/01/2018 07h:37 CET

Hommage en poste restante..

hamid ouagdfel

Le professeur et architecte Hamid Ougouadfel

Cher Hamid,

Je m'étais promis de passer te voir en rentrant de voyage.. Abdelkrim Bitam m'a fait un message me disant que tu allais très mal..Tu ne m'as pas laissé le temps. Je voulais recoudre une fêlure qui date de bientôt vingt ans. Exactement de cet après midi ou s'est tenue l'Assemblée générale ordinaire du conseil local de l'ordre des architectes d'Alger que je présidais.Tu étais venu, accompagné de tes jeunes collaborateurs, dont Abdelkrim le plus zélé de tous, foutre le bordel parce-que j'avais émis un avis défavorable à ta demande d'agrément...la connerie des textes fondateurs de notre institution sur beaucoup d' aspects de la profession,avait créé un abcès entre nous... foncièrement timides et pudiques, nous l'avons traîné tout ce temps.connement.le foutu décret nous avait mis de part et d'autre d'un fossé infranchissable.tu avais raison et moi aussi. En fait,tu avais raison et moi j'avais juste le pouvoir.

C'est terrible comme cette institution sensée rapprocher les architectes à commencé très tôt par séparer les meilleurs et a fini aujourd'hui par distendre des liens d'amitié vieux de plus de trente ans.

JO m'a appelé avant hier pour m' apprendre que tu n allais pas m' attendre.

Cher Hamid,

Je voulais te dire que tu as compté dans ma formation d'algerois bien plus que celle d'architecte.

Comme j ai toujours été du mauvais côté du trottoir,j ai toujours voulu être chez toi, chez Azzouz ou encore chez Kaci et Guetti.Il y avait comme sa des semestres et des ateliers off où on se ramassait les plus anonymes pour ne pas dire les moins bons..je venais rôder dans ton atelier à regarder ce que dessinaient Karim Louni, Zoheir Messaoudene, Ali Benchabane ou Karim Bouchaoui rabbi yarahmou...

je les trouvais hyper talentueux!Je découvrais, émerveillé, Alger,ses bâtiments,ses plans uniques et Guerouabi. Tout semblait couler de source quand tu en parlais..tout semblait d'une évidence biblique..Cela nous avait déchargé de l'angoisse de la créativité stérile pour nous charger d'un poids plus lourd de sens,celui de l'ancrage dans un territoire.Mes pas devenaient ,avec ta voix off qui m'accompagnait, ceux de l'arpenteur acharné. Le banlieusard que j'étais devenait, à coup de griffures crissant sur le calque 50 grammes Algérois.

Quand en 1985 ,Jean Jacques Deluz avait intitulé son atelier A8/A9 "Qualité architecturale" ,sa ne t'avait pas plu..ni à toi ni à ta génération d'enseignants qui avaient vu en cela une critique en creux de ce qui s'enseignait à l'époque..Etant dans la mauvaise année, j'étais content de m'engouffrer dans cet atelier polémiste ,mal né, chuiya chromosome 21, réunissant tous les anciens étudiants de Deluz, parce qu'il y avait quelque chose d'intellectuellement jouissif, dans le fait de défendre les couleurs de la rationalité suisse après un Algérie-Allemagne flamboyant et un retour romantique à la Ville qui avait embrasé toute l'école..

Je pense que Deluz avait arrêté de tourner autour de ma table quand il a commencé à comprendre que je le trompais avec toi..Le temps d'un semestre,je me suis evertué à retrouver tous les tracés régulateurs qui pouvaient m'expliquer l'îlot de la Marine et la basse Casbah..je sentais le vieux désespéré de voir l'un des plus prometteurs de ses étudiants passer chez l'ennemi!

(je délire.c'est certainement l'émotion).

Il retrouva le sourire à quelques semaines de l'affichage final quand au détour d'une discussion avec Guetti,puis de longues nuits passées à refaire le monde ,le paradis et l'enfer dans la minuscule loge de Younès Maiza rabbi yarahmou, je decouvris Ciriani,qui m'entraîna vers Meier puis Eisenmann en passant par Derrida puis naturellement Corbu et là, le Suisse reprenait le dessus! Dans les temps morts..

C'était un peu jazz de vous trimballer tous les deux ,un an durant dans le petit espace de mon cerveau.

Vos sourdes querelles ont fait de moi l'architecte que je suis.un amoureux fou d'Alger de la côte 100..

Devenu architecte,Je garde un souvenir impérissable de l'année où j ai encadré les diplomants Halim Faidi et Salah Saidoune..tu avais accepté l idée d 'un co encadreur externe..nous ne retrouvions quelques fois tard le soir à ton atelier à l Épau autour d une bonne loubia,d une bonne bouteille ,à parler jusqu'au petit matin et noircir des tonnes de calques de toutes nos ambitions..sa ne te dérangeait pas de me voir débarquer le soir ,gratter sur le lavis immaculé les coupes et façades des copains ,dans une espèce de foi en l'avenir que seuls des enseignants de ta trempe savaient inoculer dans nos veines de chanceux..oui,de chanceux d'avoir appris l'amour plus que le métier,la passion plus que la vérité académique..c'est juste impensable aujourd'hui.

Cher Hamid,

Je te dois ,ainsi qu'à ta bande de copains Azzouz,Hamouche Cherif,Souhlal,younsi,Ravillard (un autre qui sera ravi de te revoir!) et mon ami setifien lhadi Nencib de m'avoir permis de signer ma première œuvre d'architecte agréé,le siège CNEP de Sétif. Une oeuvre majeure dans ma carrière et dans une certaine mesure dans la carrière de beaucoup de jeunes étudiants de l époque que ce projet avait convaincu que l'on pouvait dessiner et construire de l'architecture avec des mots et des moyens d'architecte. C'était aussi ça ton enseignement.

L 'acharnement à faire ce putain de métier jusqu'à l'autisme, jusqu'à travestir la réalité médiocre des hommes pour en faire des anges porteurs de l'espoir fou d'une Algérie rêvée, républicaine et laïque,ouverte sur le monde avec ce qu'elle a de plus authentique,sa modernité ancestrale.

Voilà Hamid,cela fait des années que je voulais te le dire ..je n'ai jamais su gèrer les conflits,surtout quand il s'agit de personnes que je respecte et que j'affectionne.mes mots resteront à jamais en poste restante.

À Dieu Hamid. Repose en paix.Tu as fait le job.

Mohamed Larbi Merhoum

Paris le 15 janvier 2018