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15/03/2016 06h:52 CET | Actualisé 15/03/2017 06h:12 CET

Déplacer sa statue dites-vous? Même Bourguiba serait contre!

Remettre en cause les acquis de l'indépendance, la démocratisation de l'éducation, les droits garantis à nos mères et à nos épouses, ce n'est pas décrédibiliser Bourguiba, c'est porter atteinte à ce que nous sommes, à ce qui fait de nous des Tunisiens. Nous ne devons pas avoir peur, encore moins se laisser piéger par la tentation du symbolisme ridicule. Nous n'avons pas besoin de statue pour savoir qui nous sommes. Nous devons être plus solides que ça.

FETHI BELAID/AFP

Alors comme ça, il semblerait que la statue du Feu Habib Bourguiba aille retrouver sa place de jadis à l'avenue portant son nom.

Evidemment, si cela se confirme, on pourrait affirmer, sans se tromper, qu'une telle décision n'est mue par aucune considération esthétique (quoique toutes les idées sont bonnes du moment qu'elles permettent de se débarrasser de la laideur - j'ai nommé l'horloge), mais qu'elle soit, en fait, porteuse d'un message politique évident.

Personne ne dirait rien si Bourguiba faisait le consensus autour de lui et que sa sculpture permettrait de réhabiliter sa mémoire après le traitement odieux que lui a réservé son successeur. Il n'en est pas ainsi.

S'étant toujours proclamé un héritier de Bourguiba, M. Béji Caid Essebsi, essaye, par sa nouvelle trouvaille, d'affirmer la conception bourguibiste du modèle tunisien. La stratégie peut paraitre séduisante, surtout dans le contexte terrorisant que traverse le pays, mais il n'est pas dit qu'elle va être payante. Je dirais même qu'elle peut avoir des conséquences fâcheuses, puisqu'une frange non négligeable de nos concitoyens considère, un tel projet, comme une provocation.

C'est compte tenu de sa connotation politique, qu'en tant que citoyen tunisien, je voudrais exprimer mon opposition à ce projet et ce pour deux raisons:

Premièrement, le bourguibimse doit avant tout faire l'objet d'un droit d'inventaire

C'est un fait. Bourguiba ne fait pas l'unanimité autour de lui. Chacun y va de son petit couplet, mais la messe est loin d'être dite. Il a écrit une partie du passé du pays, mais il ne fait pas encore partie de l'histoire. Il est donc plus que jamais nécessaire de revisiter le bourguibisme à travers un inventaire critique et dépassionné.

Ce débat, on le doit à l'homme qui fut déposé sans aucune forme de procès et muré jusqu'à la fin de ses jours dans un silence obligatoire et affligeant. Il ne serait que justice que d'apprendre sa version des faits. On le doit surtout à nous-mêmes, car il faut reconnaitre que quelque soit l'idée qu'on se fait du monsieur, elle est sujette à des nuances, voire même à des critiques auxquelles il faut apporter écoute, compréhension et réponses.

Bourguiba n'est pas uniquement le premier président de la République. Il avait un projet civilisationnel pour la Tunisie et c'est autour de son modèle que certains placent la ligne de démarcation de ce que devront être les valeurs de la société tunisienne qu'on se force aujourd'hui d'opposer, alors que la synthèse est tout à fait possible.

Le bourguibisme et ce qu'il représente nous imposent ce débat et nous devons débattre de tout dans un esprit apaisé et constructif. Bourguiba a fait du bon et du moins bon, voir même du très mauvais. La génération actuelle et celles qui lui succéderont doivent connaitre l'homme d'État sans préjugés, ni parti pris. Cela permettra, pour reprendre l'expression de l'initiateur du projet, de distinguer le bon grain de l'ivraie. Il faut se refuser à toute évidence surtout quand la question est loin de faire l'objet d'un consensus citoyen.

Le bourguibisme doit dépasser les victoires électorales. Un jour, on est au pouvoir, on remet la statue. Le lendemain, on perd, elle est déplacée.

L'exercice nous permettra donc d'apprendre, de comprendre et surtout de garder ce que nous pensons être utile pour la Tunisie des jasmins.

Secondement, il faut libérer le bourguibisme de Bourguiba

Le Bourguibisme a fondé la République, mais Bourguiba n'a pas aboli le monarchisme.

J'entends bien les voix disant qu'au-delà de l'homme, il faut regarder l'œuvre. Justement. Il faut donc rompre avec cette volonté de personnification et de vénération de la personne. Relisons ses lettres et revisitons ses discours. Ils sont le meilleur moyen pour saisir sa pensée, si celle-ci est vraiment un rempart.

Faire renaitre les statuts, c'est aussi raviver les démons du passé où la vénération du chef (et même de son épouse) fut une vraie politique d'État jusqu'à friser le ridicule. La politique est une question d'idées avant tout, mais les femmes et les hommes qui les portent peuvent succomber à la corruption du pouvoir si les citoyens leur en donne l'opportunité. La démocratie existe justement pour empêcher toute velléité narcissique.

Nous sommes un pays où la fête nationale n'est qu'un jour férié au lieu d'être un moment de célébration citoyenne, car elle fut toujours confisquée, pour la propagande du chef. Je rappelle que la statue était commandée par Bourguiba lui-même pour vénérer du Bourguiba!

Aujourd'hui, l'ére des foules en liesse acclamant le sauveur et "Al Badr" doit être définitivement révolue.

Certes Bourguiba a son buste en France, mais il faut reconnaitre que d'une part, nous n'avons pas atteint la maturité démocratique des français et d'autre part que la perception de Bourguiba par un pays étranger, fut-il la France, n'est pas celle partagée par l'ensemble de nos concitoyens.

Bourguiba a dit "j'ai fait quelque chose de solide". Il voulait dire qu'il va laisser une nation émancipée, mûre, capable de réussir. Nous l'avons prouvé depuis et nous ne cessons de le faire tous les jours (pas plus tard que la semaine dernière à Ben Guerdane). Une nation solide est fondée sur des principes, des valeurs et des actions. Elle respecte ses hommes et femmes et honore leurs mémoires mais n'érige plus de statues.

Remettre en cause les acquis de l'indépendance, la démocratisation de l'éducation, les droits garantis à nos mères et à nos épouses, ce n'est pas décrédibiliser Bourguiba, c'est porter atteinte à ce que nous sommes, à ce qui fait de nous des Tunisiens. Nous ne devons pas avoir peur, encore moins se laisser piéger par la tentation du symbolisme ridicule. Nous n'avons pas besoin de statue pour savoir qui nous sommes. Nous devons être plus solides que ça.

Si Bourguiba était parmi nous aujourd'hui et voit ce que les Tunisiens ont été capable de faire du "Dégage" à Ben Ali au Nobel de 2015 en passant par la Constitution de 2014, il en sera certainement fier et il nous dira "mes enfants, vous n'avez plus besoin de moi encore moins de ma statue"...

Alors, M. le Président, Bourguiba est bien là où il est.

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