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30/01/2017 05h:49 CET | Actualisé 30/01/2018 06h:12 CET

"Un fauteuil sur la Seine" d'Amin Maalouf

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Magnifique est le livre et sublime est la balade dans la mémoire d'une des plus prestigieuses institutions au monde, à laquelle, nous emmène "Un fauteuil sur la Seine", qui n'est autre que celui qu'occupe Amin Maalouf au 23, quai de Conti, siège de l'Académie Française.

Comme le veut la tradition quatre fois centenaire, Amin Maalouf devait prononcer lors de sa cérémonie d'intronisation auprès de ses pairs, un discours faisant l'éloge de son prédécesseur qui occupait le même fauteuil et qui n'était, ni plus ni moins, que le grand anthropologue Claude Lévi-Strauss.

La préparation de ce discours a permis à l'écrivain Franco-libanais de découvrir tous ses "ancêtres" (comme ils les appellent) ayant siégé dans le vingt-neuvième des quarante sièges que compte l'Académie. N'ayant pas pu s'attarder sur eux lors de son discours, Il a tenu à leur rendre un hommage appuyé, surtout que parmi ceux qui ont occupé son fauteuil, il y a Joseph Michaud, dont le livre "Histoire des Croisades" a fortement inspiré l'écriture de "Les Croisades vues par les Arabes". De cette reconnaissance est né ce livre.

L'académie française est le fruit de la passion de six amis pour la langue et la littérature françaises que partageaient, lors de leurs réunions, en lisant des textes et en ergotant sur le sens des mots. L'indiscrétion de l'un d'entre eux et la vision d'un puissant homme d'Etat, en la personne du Cardinal Richelieu ont fait naitre cette institution, qui depuis 1637 n'a cessé de défendre la langue française en regroupent en son sein le génie français dans toute sa dimension littéraire, politique, scientifique et même ecclésiastique.

Mais à travers ce livre, Amin Maalouf retrace non seulement la chronologie d'une institution, mais, une ère de l'histoire de France allant du règne du Louis 13 à nos jours, et ce au rythme des élections des académiciens qui occupaient son fauteuil. L'auteur de « Samarcande » n'a pas fait dans la facilité d'une approche biographique avec des dates, des œuvres et une analyse chronologique plate. Il a fait le pari de raconter "sa" version de l'histoire en choisissant les moments qu'il considère comme clés ainsi que la nature de lumière à laquelle ces moments devraient être exposés, tout en évitant de se faire influencer, comme il le dit, par "la gloire" des uns et "l'obscurité" des autres.

Un pari tout à fait réussi par le romancier-historien, car, au fond, Amin Maalouf, nous dit que, l'Académie est comme la langue française qu'elle défend, est vivante. Elle est vivante car elle se meut au sein d'un pays et une société en perpétuel changement et cela se transcrit même dans le choix de ses membres. Ainsi, on apprend que l'élection de Corneille a été reportée pour ne pas froisser la mémoire de Richelieu, qu'Henri Salomon de Virelade (un avocat sans grand apport littéraire) fut élu pour faire plaisir à Pierre Séguier, Garde des sceaux de Louis XIV, mais aussi que grâce à la querelle entre gluckistes et piccinistes (en gros entre ceux qui défendaient l'opéra à l'Italienne et ceux à la française) que l'œuvre de Philippe Quinault a connu un regain d'attention, que l'élection des maréchaux héros de la première guerre mondiale, notamment un certain Pétain, a laissé dans l'embarras l'Académie au lendemain de la libération de Paris, etc. On se rend compte aussi de l'ironie du sort que l'institution qui est censée défendre la langue de Molière n'a jamais accepté ce dernier en son sein, car, semble-t-il, ne cadrait pas avec les "mœurs" de l'époque.

Amin Maalouf signe un livre sublime et un hommage affectueux à tous ceux qui ont influencé le génie français à travers ses siècles. L'espace de quelques anecdotes ou de passages choisis de leurs lettres, livres ou discours, on part à la rencontre de ses "ancêtres", à commencer par Pierre Bardin, en passant par le Cardinal de Fleury (que Valery Giscard d'Estaing considère comme le meilleur Premier ministre que la France a eu), Claude Bernard, ou bien Henry de Montherlant. Mais au fond, par ce qu'il nous raconte, l'auteur de "Léon l'Africain" rend, un hommage à un bien qui n'appartient pas qu'à la France, mais à l'humanité toute entière. Il y a les penseurs célèbres comme Les Voltaire, Renan, Strauss et autres qui font partie du socle de l'humanité et de l'humanisme, mais aussi d'autres personnes "moins" illustres comme François de Caillères dont son livre "de la manière de négocier" constitue à nos jours une référence pour tous ceux qui font de la diplomatie le champ de leurs études, ou encore Jean-Pierre Caris de Florian à qui on doit "rira bien qui rira le dernier"...

Sur un plan personnel, "Un fauteuil sur la Seine", outre le fait qu'il a réussi à mettre un bout de lumière dans la sombre inculture dans laquelle je baigne (sur les 18 académiciens, je ne connaissais que trois et seulement de nom!!!), m'a fait réfléchir à l'absence dans le monde arabe et même à une échelle plus réduite qui est celle de la Tunisie d'une équivalente institution. Il y a eu évidement Dar El Hikma crée par le Calife Al Mansour ou des salons littéraire comme celui de May Zayada qui ressemblait, dans une certaine mesure, à la bande des six formant le noyau de l'Académie Française, ou encore au groupement de la langue arabe crée en 1932, mais tous ont eu une existence éphémère, au sens propre comme au figuré. Malheureusement, nous n'avons pas encore compris que la renaissance d'une nation ne peut se faire qu'à travers la lumière qui jaillit de ses penseurs et que pour cela la pensée devra s'exprimer et librement. Richelieu, l'homme fort qui concentrait tous les pouvoirs, l'a compris et c'est pour cela que l'Académie a été créée, mais malheureusement, pour nous, n'est pas Richelieu qui veut !!!...

A bon entendeur!

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