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02/01/2018 06h:23 CET | Actualisé 02/01/2018 06h:23 CET

Le Maroc a besoin d'une Agence du digital indépendante

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NUMÉRIQUE - L'Agence de développement du digital (ADD) est née. L'adoption de son texte d'application au Parlement est passée comme une lettre à la poste. C'est dire que nos partis politiques et nos parlementaires ne sont pas très sensibles aux enjeux du numérique. Dès la publication du dahir portant création de l'Agence du digital au Bulletin officiel, le département de tutelle s'est précipité à organiser le premier conseil d'administration sous la présidence du Chef du gouvernement avec à la clé la nomination d'une DG avec intérim et une équipe de quatre profils venant du privé.

Le champ d'intervention de l'ADD est clair: "L'Agence est chargée de mettre en œuvre la stratégie de l'Etat en matière de développement du digital et promouvoir la diffusion des outils numériques et le développement de leur usage auprès des citoyens", lit-on dans le dahir.

Vous imaginez la teneur du travail qu'attend l'Agence! Assurer une veille dans le domaine du digital, proposer au gouvernement des orientations générales, donner son avis sur toutes les questions dont elle est saisie par le gouvernement en relation avec le développement du digital, dont notamment celle relative à l'impact de la technologie sur la société et sur le monde économique, accompagner et assister les autorités et les organismes concernés ainsi que les opérateurs publics et privés dans le domaine du développement du digital, entreprendre toute action visant l'encadrement, l'incitation et le développement des TPE et PME opérant dans le secteur numérique, inciter et encourager la recherche scientifique liée au digital, participer à la cohérence et convergences des orientations et projets publics dans le domaine du numérique... autant de missions lourdes confiées à l'Agence du digital.

Au fait, en quoi consiste la stratégie de l'Etat en matière de développement du digital? Vous allez me répondre: Maroc Digital 2020. Ce plan est-il toujours d'actualité, pertinent et ambitieux? Il faut avouer que le département de Moulay Hafid Elalamy est très avare en détails à propos des mesures adoptées et l'évolution des réalisations de ce plan. Seules les grandes orientations ont été partagées avec des organisations professionnelles à savoir mettre en ligne 50% des démarches administratives, réduire de 50% la fracture numérique, connecter 20% des PME et faire du Maroc le premier hub numérique du continent africain d'ici 2020. Les ambitions affichées ne font pas l'unanimité et sont même jugées timides par rapport au potentiel du Maroc dans le domaine digital.

La création de l'ADD remet sur le tapis la question de la politique digitale du Maroc. Compte tenu des enjeux à la fois économiques, sécuritaires, culturels et sociaux, Maroc Digital 2020 ne couvre pas l'ensemble des sujets et problématiques posés par le numérique. Car au fond, a quoi doit servir en principe une Agence nationale dédiée au numérique? À créer une plateforme ouverte réunissant des experts du digital, des universitaires, des chercheurs, des sociologues, des intellectuels, des représentants du secteur privé, des acteurs politiques et de la société civile représentant plusieurs courants de pensées pour décortiquer les enjeux et statuer sur la politique numérique. Une stratégie censée être le fruit d'un large consensus. L'ADD aura-t-elle l'audace de remettre en question Maroc Digital 2020? Cela demande une large marge de manoeuvre politique.

Sachant que l'Agence est sous la tutelle directe du ministère de l'Industrie, du commerce, de l'investissement et de l'économie numérique, il ne faut pas s'attendre à ce qu'elle remplisse ce rôle fondamental. Tout porte à croire qu'elle se contentera d'être la voix du département de Moulay Hafid Elalamy. Autre question de taille: l'ADD aura-t-elle les moyens et ressources nécessaires pour assurer ses prérogatives inscrites dans la loi n°61-16? On le saura certainement dans quelques semaines. Le Secrétaire d'Etat auprès du ministre de l'Industrie, chargé de l'investissement, Othmane El Ferdaous, a fait savoir dans une déclaration accordée au site Medias24 qu'une conférence de presse sera organisée en janvier 2018 pour présenter l'Agence.

En attendant, des opérateurs à l'image de Saloua Karkri-Belkeziz, présidente de l'Apebi, estiment que la plupart des projets sont déjà lancés et vont juste passer sous la supervision de l'Agence. Autrement dit, l'ADD aura un rôle d'exécution! Le Maroc a besoin d'une super Agence du digital. Le fait que la structure actuelle soit gouvernementale, ce statut limitera à coup sûr son champ d'action. L'indépendance aussi bien en matière de réflexion que de prise de décision est une condition sine qua non pour gagner en efficacité. Une Agence nationale du digital doit être capable de fédérer l'ensemble des voix et refléter le pluralisme de la société marocaine à propos des différentes questions liées au numérique.

Confier l'avenir numérique du pays à des experts et technocrates présente d'énormes risques dans la mesure où la priorité sera accordée uniquement aux enjeux économiques au détriment des autres problématiques. Dans sa configuration actuelle, le seul challenge que doit réussir l'ADD est de hisser le numérique au rang de priorité nationale. C'est déjà ça...

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