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02/02/2018 08h:43 CET | Actualisé 02/02/2018 08h:43 CET

Maroc: Avons-nous besoin des médias? Si oui...

Daren Barefoot/Flickr/Creative Commons

TAXE ÉCRAN - Médias, annonceurs et agences de communication n'en reviennent pas! Et pour cause. La loi de finances 2018 prévoit l'élargissement de la taxe écran sur la diffusion de la publicité sur les chaînes de télévision et dans les salles de cinéma (5%) aux écrans digitaux. C'est Naceureddine Elafrite, fondateur du site Médias24, qui a donné l'alerte dans un article critique dans lequel il n'a pas hésité à parler d'un coup de massue. Et de préciser que la profession n'a pas été consultée! L'alerte a eu l'effet d'une bombe.

Dans un communiqué incendiaire, la Fédération marocaine des éditeurs de journaux (FMEJ) a qualifié cette mesure fiscale de "dangereuse, absurde et incompréhensible". Les termes sont durs et traduisent le ras-le-bol des éditeurs de médias. La réaction des annonceurs et agences de communication ne s'est pas fait attendre.

Dans un communiqué tripartite, la FMEJ, le Groupement des annonceurs du Maroc et l'Union des agences conseil en communication s'insurgent contre cette mesure fiscale tout en demandant la suppression pure et dure de la taxe écran. Une réunion est d'ailleurs prévue, en début de semaine prochaine, entre les représentants des éditeurs, des annonceurs et des agences avec la Direction générale des impôts.

Mobilisation

La mobilisation des acteurs-clés du secteur semble être à son comble. Il faut avouer que l'élargissement de la taxe écran à l'ensemble des supports numériques intervient dans un contexte très difficile. Le marché de la communication est loin de connaître une embellie. En 2017, les investissements publicitaires ont atteint 5,4 milliards de dirhams, en hausse de 3,2% par rapport à 2016, selon un grand cabinet de la place.

La tendance se confirme: la presse n'est toujours pas la mieux lotie. La télévision et l'affichage restent les premiers médias investis par les annonceurs marocains. Quant au support digital, la presse arrive à peine à décrocher 15 à 20% des 400 millions de dirhams dépensés par les annonceurs, selon les estimations des professionnels. L'essentiel du budget est investi dans Facebook et Google. Face à cette situation de plus en plus critique, les éditeurs de presse s'attendaient plutôt à un plan de relance d'urgence.

Quelle lecture faire de l'extension de la taxe écran décriée depuis longtemps par les acteurs du marché? Soit les autorités méconnaissent l'économie de ce secteur, soit elles semblent adresser un message clair: celui qu'elles ne sont pas sensibles à la situation des médias. Ce nouvel épisode en dit long sur le niveau de dégradation des relations entre la presse et les pouvoirs législatif et exécutif. Non pas en ce qui concerne leurs rapports quotidiens qu'impliquent les métiers de la communication et du journalisme - même si, là encore, tout reste encore à améliorer - mais sur la vraie place des médias et l'évolution de leur rôle dans une société qui se veut pluraliste et démocratique.

L'élargissement de la taxe écran pose un sérieux problème au niveau de la démarche. On se demande si le ministère des Finances peut par exemple introduire un impôt impliquant directement les banques, assurances, sociétés pétrolières, opérateurs immobiliers... sans prendre la peine de consulter leurs représentants respectifs. Le ministère de la Communication était-il au courant de l'élargissement de cette taxe? Si c'est le cas, pourquoi n'a-t-il pas convoqué les différents représentants des secteurs concernés? Et nos parlementaires? Ne sont-ils pas sensibles à l'état de nos médias?

Quand on sait que l'extension de cette taxe est un amendement venant d'un parti politique (PAM) et qu'il a été adopté en commission des finances dans laquelle siège l'ensemble des formations politiques, on se demande vraiment si nos élus connaissent la réalité du marché des médias et de la communication. Nos partis en veulent-ils à ce point à la presse? Et comment le gouvernement El Othmani a du accepter un tel amendement? On peut comprendre la volonté de l'Exécutif et celle de la Direction des impôts de chercher de nouvelles recettes, mais généraliser la taxe écran ne généra qu'une cinquantaine de millions de dirhams par an, à en juger par estimations des acteurs du marché. Tout ça pour ça!

Et maintenant?

Ticket d'entrée abordable, floraison de supports aux pratiques peu orthodoxes, accès à la bonne information de plus en plus dur, défiance vis-à-vis des journalistes, faiblesse des investissements publicitaires... Que peut faire la presse sérieuse et professionnelle dans un environnement aussi hostile? Il nous faut un sursaut collectif. Car la question primordiale est toute simple: avons-nous besoin des médias? La réponse est bien évidemment claire: le Maroc a besoin de médias professionnels, forts et indépendants aussi bien sur le front interne qu'externe.

Bien évidemment la question n'implique pas que les médias! Elle concerne tous les acteurs à commencer par l'Etat. Justement, que peut faire l'Etat? Ce n'est certainement pas en continuant à subventionner des supports de presse que la situation va s'améliorer (65 millions de dirhams). Mettre en place un fonds pour la lecture, recommandé par des éditeurs, ne sera pas non plus d'un grand atout pour la presse. Il faut penser à des solutions techniques plus ingénieuses qui donnent de la visibilité aux médias sur le moyen et long terme. D'où l'importance du volontarisme politique qui fait malheureusement défaut.

Est-ce la faute aux médias qui ont du mal à faire valoir leurs doléances et idées auprès des acteurs et décideurs politiques? Quand on sait que les politiques ne peuvent pas "vivre" sans les médias et vice-versa. Les contrats-programmes conclus entre l'Etat et les éditeurs ayant montré leurs limites (2005-2009 et 2015-2019), le temps est venu d'instaurer un dispositif incitatif, notamment fiscal, pour booster les médias existants et drainer de nouveaux investissements.

Si sur le plan législatif, le nouveau cadre régissant l'exercice des médias est loin d'être à la hauteur - poursuivis en ce moment par le président de la Chambre des conseillers, quatre journalistes risquent cinq ans de prison pour avoir révélé les discussions au sein de la deuxième Chambre sur les caisses de retraite -, l'Etat peut au moins faire un geste sur le plan économique. Pourquoi ne pas prévoir une niche fiscale pour les cinq prochaines années? Quand on jette un petit coup d'œil sur la liste des dix secteurs bénéficiant des niches fiscales (33,4 milliards de dirhams en 2017, selon le ministère des Finances), à commencer par l'immobilier (premier secteur exonéré avec 8,5 milliards de dirhams: 7% du PIB et 9% de l'emploi), il y a vraiment matière à réfléchir.

Les pouvoirs législatif et exécutif ne sont pas les seuls appelés à prêter main forte. Même s'ils ne veulent pas l'admettre, les annonceurs ont une sacrée part de responsabilité. Au lieu de chercher des folles audiences dont l'impact sur le business et l'image n'est pas évident, négocier les tarifs publicitaires au plus bas, acheter de l'espace dans des sites peu scrupuleux, aborder les médias comme de simples relais de communication d'entreprise... Ils sont censés chercher à collaborer davantage avec des médias professionnels et payer au juste prix la qualité éditoriale et la qualité de l'audience.

Une chose est sûre: créer les conditions de l'excellence de la pratique médiatique ne dépend pas uniquement des médias. Bien sûr que les supports de presse doivent défendre des projets ambitieux, jouer la carte de la transparence, tendre l'oreille à leurs audiences, revoir leurs méthodes de travail, investir dans l'innovation... Cela ne peut se faire sans l'apport des acteurs politiques et économiques. Car encore une fois, la tentative de fragiliser les médias ne peut être bénéfique pour le pays qui aspire à l'émergence.

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