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11/03/2015 11h:18 CET | Actualisé 11/05/2015 06h:12 CET

La gauche en Tunisie: Comment sortir de la division (Partie 1)

POLITIQUE - Depuis les dernières élections législatives et présidentielles, plusieurs appels ont été lancés pour traduire la mobilisation autour de la candidature de Hamma Hammami par de nouvelles initiatives d'unification de la gauche.

Depuis les dernières élections législatives et présidentielles, plusieurs appels ont été lancés pour traduire la mobilisation autour de la candidature de Hamma Hammami par de nouvelles initiatives d'unification de la gauche. Certains envisagent la création d'un grand parti de gauche, d'autres voudraient faire du Front Populaire le cadre d'une telle unification, une troisième option parle de l'organisation des assises de la gauche durant l'été 2015.

L'objet de cette réflexion, qui s'inscrit dans le prolongement d'échanges au sujet de ces initiatives, est de revenir aux origines historiques des divisions de la gauche avant de proposer quelques pistes qui pourraient aider à la mettre sur la voie de son unification. Cette contribution doit beaucoup aux remarques critiques et aux propositions de quelques amis qui ont réagi à une première esquisse : Mohamed Khénissi, Habib Khazdaghli et surtout Hichem Abdessamad.

1 - Aux origines des divisions au sein de la gauche en Tunisie

La gauche a une longue histoire en Tunisie. Ses plus anciennes expressions organisées remontent au début des années 1920 avec la création du Parti Communiste (PC), impliqué aussitôt dans la première organisation syndicale initiée par Mohamed Ali Al-Hammi ainsi que dans le mouvement de libération nationale. Les communistes partageaient avec le Néo Destour, qui a imposé son leadership à la lutte pour l'indépendance, des liens tissés dans les bagnes de l'administration coloniale comme dans les combats pour l'indépendance, malgré les désaccords politiques et idéologiques.

Ces liens ne sont pas étrangers à l'existence, par moments, de passerelles entre la gauche communiste et des courants de gauche au sein du Parti Destourien et des organisations syndicales qui lui étaient affiliées dont, notamment, l'UGTT, l'UGET et l'UNFT, malgré l'existence, avant l'indépendance, d'organisations liées au PC dont l'objectif était de rivaliser avec celles du parti de Bourguiba.

Au lendemain de l'indépendance, le Parti Destourien s'est très vite imposé comme parti unique en adoptant une étiquette socialiste sous le nom du Parti Socialiste Destourien (PSD). La gauche s'est alors partagée entre trois grandes options :

  • Une tendance a pris prétexte de l'orientation « socialiste » du Parti-Etat pour le rejoindre et agir de l'intérieur du pouvoir,
  • Une autre a choisi la stratégie de « soutien critique » en s'abstenant d'intégrer le PSD et de s'y opposer frontalement, comme ce fut notamment le cas pour le PC,
  • Une troisième choisit l'opposition frontale au pouvoir condamnant le caractère bureaucratique et fallacieux de son "socialisme" et dénonçant son autoritarisme, sa politique répressive et son inféodation aux puissances occidentales.

La plus importante expression qui a incarné l'opposition radicale au Parti-Etat de Bourguiba dans les années 1960-1970 était le mouvement PERSPECTIVES TUNISIENNES, puis ses prolongements et ses ramifications radicalisées par l'arrivée à l'université de jeunes issus de milieux populaires, notamment de l'intérieur. Cette évolution a fait perdre au mouvement son caractère intellectuel.

Progressivement, il est devenu une organisation maoïste appelant à la jonction avec la classe ouvrière afin de créer un parti marxiste-léniniste révolutionnaire avec une orientation de plus en plus populiste.

La radicalisation, conjuguée avec les contradictions au sein de la gauche internationale (opposant pro-soviétiques, pro-chinois et/ou pro-albanais, castro-guévaristes ainsi que des courants se réclamant des idéologies tiers-mondistes et nationalistes hostiles à l'hégémonie des deux superpuissances), a été à l'origine des divisions qui se sont exacerbées, à partir de la fin des années 1960. Outre l'opposition entre le Parti communiste et l'extrême gauche, de nouvelles divisions sont apparues au sein de l'extrême gauche entre les différentes ramifications de Perspectives - Le Travailleur Tunisien: al-Charâra, le GMLT et les CMLT, qui ont donné lieu à d'autres divisions, les ultimes divergences au sein de l'organisation mère (Perspectives - Le Travailleur Tunisien) qui ont fini par la faire disparaître.

Les ruptures consécutives à ces divisions n'ont jamais fait l'objet de débats démocratiques clarifiant, pour les parties concernées et pour l'opinion publique, les véritables raisons et l'ampleur des désaccords.

C'était plus des formes d'excommunications réciproques procédant de logiques d'anathème où les uns traitaient les autres de « renégats », de « contre-révolutionnaires », de « révisionnistes », de « réactionnaires », de « trotskystes », de « staliniens », etc., que de véritables débats où les uns cherchaient à comprendre et à réfuter les points de vue des autres en les respectant. On ne cherchait pas à avoir une idée précise des points de divergence et des points d'accord pour les relativiser et pour ménager des passerelles pour une éventuelle réunification.

Dans ces conditions, les tentatives d'unification de la gauche étaient vouées à l'échec. Outre les effets du sectarisme à l'origine de ses divisions, la gauche a subi les effets de l'évolution de la Chine, du Vietnam, de l'implosion de l'Union Soviétique, de l'effondrement des mythes révolutionnaires du Tiers Monde et, sur le plan intérieur, de la polarisation entre un pouvoir de plus en plus corrompu, autoritaire et impopulaire et un islamisme en expansion.

Le sectarisme dressait les composantes de la gauche les unes contre les autres, et se nourrissait de l'incapacité de sortir du ghetto de l'université et de certains cercles coupés du peuple.

Malgré le rôle que la gauche a joué, de l'indépendance aux années 1980, comme principale force d'opposition à l'autoritarisme et aux politiques économiques libérales du régime, sa marginalité a perduré. Ce rôle, qui lui a valu d'être la première cible de la répression et de l'alliance, durant les années 1970, entre le pouvoir et la mouvance islamiste, lui a attiré beaucoup de sympathie et d'admiration, mais il ne lui a pas permis de susciter l'adhésion nécessaire pour en faire une véritable alternative au pouvoir et à l'opposition islamiste.

Celle-ci, après avoir agi de concert avec le PSD, s'en est séparée dès le début des années 1980, au lendemain de la Révolution islamique et de l'avènement de la République islamique d'Iran. La polarisation, qui s'est ainsi imposée depuis les années 1980 entre le Parti-Etat et le mouvement islamiste, a divisé la gauche, comme l'ensemble de l'opposition, en trois camps :

  • Ceux que la peur du danger islamiste a rapprochés de la dictature, perçu comme « moderne », de Ben Ali au point d'en devenir des auxiliaires plus ou moins dociles tout en se réclamant de la gauche (le PC sous la direction de M. Harmel et avant de la création du mouvement Al-Tajdîd, une partie du MDS et du PUP, l'UDU, des courants écologistes hésitant entre la gauche et les courants libéraux, des indépendants), certains sont allés jusqu'à adhérer au RCD pour soi disant "être plus efficaces".
  • Ceux que le rejet de la dictature a fini par amener à s'allier avec les islamistes perçus plus comme des victimes de la répression que comme une menace pour la démocratie : le PDP, le PCOT, ainsi que des indépendants, c'est l'origine de la coalition née de la grève de la faim du 18 octobre 2005 à l'occasion de l'organisation du Sommet Mondial sur la Société de l'information (SMSI) à Tunis, devenue le Front du 18 octobre.

- Les militants, mouvements et courants qui s'opposaient à la dictature du Parti-Etat de Ben Ali tout en refusant d'intégrer un front avec l'islam politique considéré comme un danger pour les acquis modernes et séculiers du pays (dont en particulier les droits acquis par les femmes dans le cadre du Code du statut Personnel et la liberté de conscience), outre des associations de la société civile, comme l'Association des Femmes Démocrates, et des militants indépendants, on trouvait dans cette « constellation », moins structurée que les deux premières, essentiellement Al-Tajdid (Renouveau), le PTPD, le PSG et le MPD.

Cette polarisation n'a pas permis la réussite des projets d'unification de la gauche telles que le premier RSP (en 1983, avant sa transformation en parti devenu plus tard le PDP), le mouvement Al-Tajdîd qui s'est constitué sur la base de l'unification du PC et de quelques courants et militants d'autres organisations de gauche disparues (dont Perspectives-Le Travailleurs Tunisiens) et de la société civile.

2 - Révolution et nouveaux défis

La révolution a été à l'origine de nouveaux clivages au sein d'une gauche qui fut surprise autant que les autres forces alliées ou opposées au pouvoir. Le premier clivage était relatif à l'attitude par rapport au vide laissé par la fuite de Ben Ali et par l'effondrement de son pouvoir :

Fallait-il «mettre la main à la pâte» et entrer au gouvernement avec ce qui restait de l'ancien régime, à côté et sous la présidence de ceux qui ont servi Ben Ali des années durant (Mohamed Ghannouchi comme Premier Ministre, Fouad Mbazaa comme Président, et d'autres Ministres de premier plan qui ont gardé leur poste), pour éviter le chaos en attendant d'organiser rapidement des élections?

Ou fallait-il refuser toute collaboration avec les hommes et les institutions qui ont servi la dictature et poursuivre la révolution jusqu'à la réalisation de ses objectifs dont, en premier lieu, la création d'un nouveau régime en rupture totale avec les rouages de la dictature, quitte, pour cela, à s'allier avec des forces dont les conceptions et les objectifs n'avaient rien à voir avec la révolution et encore moins avec la gauche?

Il y avait, pour ce qui concernait la gauche ou ceux qui s'en réclamaient, d'un côté Al-Tajdîd, le PDP et des figures comme Taïeb Baccouche qui ont intégré le gouvernement de Mohamed Ghannouchi, et, de l'autre côté, le PCOT, le PTPD, le MPD et ceux qui ont préféré l'alliance avec les islamistes, les nationalistes arabes de tous les courants, des organisations de jeunes chômeurs, des comités autoproclamés de protection de la révolution derrière le mouvement Kasba I et Kasba II.

En quelque deux mois, la situation a tourné à l'avantage des forces voulant la rupture avec l'ancien régime : dissolution du RCD suivie par celle des deux assemblées (des députés et des sénateurs), abrogation de la constitution, abandon de l'option des élections présidentielles et législatives pour l'élection d'une assemblée constituante, et, enfin, limogeage de Mohamed Ghannouchi et de son gouvernement. Les divisions de la gauche en rapport avec ce clivage se sont aggravées.

L'arrivée de B.C. Essebsi qui a essayé d'impliquer toutes les composantes du champ politique et les expressions les plus organisées de la société civile, a largement ouvert les portes à la participation des principales composantes de la gauche en jouant, comme les islamistes, sur leurs divisions. Les prémières élections ont montré les effets néfastes de ces divisions, même si le PDP et le Pôle - qui s'est voulu un cadre rassemblant au-delà de Tajdîd - ont mieux tiré leur épingle du jeu que la gauche radicale (PCOT, PTDP, MPD, PSG etc.).

L'échec cuisant des élections de 2011 fut à l'origine de nouvelles tentatives de rassemblement de différents courants de la gauche, avec ou sans la participation d'autres courants idéologiquement éloignés de la gauche:

Le Front Populaire regroupant l'ex-PCOT devenu Parti des Ouvriers, le Parti Unifié des Patriotes Démocrates, Al-Qotb, des indépendants du Pôle qui ont quitté Al-Massar quand celui-ci s'est rapproché de Nida Tounis pour créer l'Union pour la Tunisie (UPT), ce qui restait du MDS et des courants nationalistes arabes historiquement rattachés au parti Ba'th et au mouvement nassériste,

Al-Joumhouri (le Parti Républicain) regroupant des mouvements qui se situent entre le centre gauche et le centre droit (principalement le PDP et AFEK Tounis), sans jamais fermer la porte à une réconciliation avec les islamistes d'Ennahda.

  • Al-Massar (Voie Sociale et Démocratique) regroupant une partie du Pôle (principalement l'ancien Tajdîd), l'aile gauche du Parti du Travail.
  • La création de Nida Tounis, avec l'objectif de rééquilibrer le paysage après le séisme des élections de la constituante, et la mobilisation contre la politique de la Troïka, notamment après l'assassinat de deux leaders du Front Populaire, Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, vont peser sur le devenir de ces coalitions et sur la place qu'elles occupent dans le paysage politique consécutifs aux dernières élections :
  • Le Front populaire apparaît comme le grand gagnant en devenant la troisième force politique du pays avec une quinzaine de sièges lors des élections législatives, sa volonté d'apparaitre comme une force autonome par rapport aux islamistes et à Nida n'est pas étrangère à son score qui montre, a contrario, la faillite de la realpolitik qui fut à l'origine du Front du 18 octobre avec les islamistes.
  • Al-Joumhouri a payé très cher sa politique de main tendue à Ennahda dont il attendait le soutien à son candidat à la présidence, il n'a eu qu'un siège alors qu'Afek qui l'avait quitté en Août 2013 se présente seul aux élections et obtient 8 sièges.
  • Al-Massar, qui s'est raccroché jusqu'au bout à l'Union pour la Tunisie créée pour s'opposer à la Troïka qui fut entre temps déserté par Al-Joumhouri, le PSG et par Nida Tounes, a été lui aussi victime de son positionnement par rapport au mouvement de Béji Caïd Essebsi rejoint très tôt par une partie des dirigeants et des militants d'Al-Massar: il n'a eu aucun élu.

C'est dans ce paysage que se pose à nouveau la question de l'unification de la gauche et que s'inscrivent les différentes initiatives qui veulent y contribuer.

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