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12/03/2015 12h:08 CET | Actualisé 12/05/2015 06h:12 CET

La gauche en Tunisie: Comment sortir de la division (Partie 2)

POLITIQUE - Le soutien aux aspirations et aux revendications des régions défavorisées, des classes populaires, des femmes et des jeunes doit être au cœur et à la base de programmes économiques, sociaux et culturels à élaborer en tenant compte des fondamentaux distinctifs d'une politique de gauche.

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3 - Des pistes pour l'union de la gauche

Les différentes initiatives visant à unifier la gauche divergent sur les échéances des démarches envisagées, sur l'opportunité de concrétiser ces projets à travers des listes de gauche unies pour les prochaines élections municipales, sur l'étendue du spectre que doivent couvrir ces initiatives: doit-il s'élargir ou non aux militants de gauche qui ont rejoint Nida Tounis et aux indépendants de gauche entrés au gouvernement comme Kamel Jendoubi et Latifa Lakhdar?

Les partis et les personnes connus par leur appartenance historique à la gauche et qui ont tendu et tendent encore la main, pour différentes raisons, aux islamistes peuvent-ils être concernés ou non par cette démarche (le PDP et ses ramifications, Aziz Krichène qui veut contribuer à la création d'un grand parti de gauche, celles et ceux qui se réclament encore de la gauche au sein du Takattol ou même du CPR, etc.)?

Ces interrogations légitimes ne sont pas nouvelles; elles sont récurrentes et se posent à chaque tentative d'unir la gauche contribuant, faute de réponse adéquate, à l'avortement de ces tentatives.

Avec le succès relatif des listes du Front Populaire, aux premières élections législatives démocratiques, et la mobilisation autour de la candidature de Hamma Hammami à la Présidence de la République, "l'extrême gauche" a occupé la quasi-totalité de l'espace de la gauche compte tenu de l'ambiguïté des rapports entre Al-Joumhouri et les islamistes d'une part, et du rapprochement d'Al-Massar avec Nida Tounis, d'autre part, au point que les dirigeants historiques du PC se sont démarqués des nouveaux dirigeants d'Al-Massar en appelant à voter pour le "candidat de la gauche", Hamma Hammami.

Cette situation impose au Front Populaire, et à celles et ceux qui lui ont apporté leur soutien, une responsabilité particulière envers l'ensemble de la gauche. Son groupe parlementaire et la tribune que lui offre sa position de première force de l'opposition, lui donnent des moyens importants qu'il pourrait mettre au service de l'unification de la gauche. Mais pour cela, il faut d'abord qu'il conserve et consolide son unité.

Il faut aussi qu'il s'ouvre aux autres composantes de la gauche et se démarque davantage de ses composantes nationalistes qui ne manqueront pas de bloquer toute ouverture à gauche, affaiblissant leur position au sein du Front. De même, il doit faire preuve de modestie, d'humilité, d'abnégation et s'abstenir de toute arrogance à l'égard des formations et des courants qui ont connu un échec électoral cuisant pour différentes raisons. Il doit donner l'exemple en mettant sa victoire, ses élus et son capital de confiance au service de la gauche, des classes populaires et des régions défavorisées.

Les autres composantes de la gauche doivent, de leur côté, tirer les leçons de l'échec de leurs stratégies, des alliances qui leur ont coûté très cher et des erreurs qui les ont conduites à se mettre à la remorque d'autres projets, à se diviser pour satisfaire les égos de chefs obnubilés par leurs ambitions individuelles, ou encore à se détourner de l'action politique par désenchantement ou par rejet des querelles partisanes. Elles doivent, elles aussi, faire preuve de modestie, se libérer de l'esprit de chapelle qui les a conduites jusqu'ici à n'envisager l'union que derrière leurs chefs et dans un cadre où elles seraient hégémoniques.

L'un des problèmes de fond auxquels la gauche doit faire face avec courage et dans la clarté est son passé antidémocratique, au moins au niveau de la pensée et de ses référents idéologiques rejetant la démocratie, les droits humains et les libertés individuelles comme des accessoires de la "démocratie formelle bourgeoise", au nom de la dictature du prolétariat et des pratiques justifiées par cette conception, que ce soit à l'intérieur de chaque organisation, entre les différentes composantes de la gauche ou avec d'autres acteurs.

Le passage du rejet à l'adoption des valeurs démocratiques ne s'est accompagné jusqu'ici d'aucune clarification théorique, d'aucune réflexion critique sur les conceptions et les pratiques passées, d'aucune explication convaincante à l'appui de la conversion à la démocratie d'une partie ou de l'ensemble de la gauche.

Ce non-dit ne peut pas être sans impact sur les relations au sein de la gauche et sur ses rapports avec les autres composantes du champ politique et avec l'ensemble des acteurs sociaux. Je ne sais pas s'il faut en faire un préalable à toute entreprise d'unification, mais il est tant, pour la crédibilité de la gauche, de s'y mettre au plus tôt.

S'il y a un préalable sans lequel tout effort serait vain, c'est la nécessité de dépasser l'attitude qui a consisté jusqu'ici à tout tolérer chez les autres pour s'inscrire dans toutes sortes d'alliances, que ce soit avec les islamistes ou des libéraux, et à se montrer allergique à la moindre divergence d'analyse, d'appréciation et de prise de position entre les composantes de la gauche.

En effet, l'un des obstacles à l'unification de la gauche a toujours été l'intolérance à l'égard de la moindre divergence entre ses composantes. Cette attitude a empêché celles-ci d'apprécier ce qui pourrait faire leur unité par delà les divergences politiques nées d'appréciations différentes de telle ou telle situation et des alliances à établir ou non avec d'autres composantes du champ politique.

La situation née de la révolution et de la transition a créé une nouvelle base pour la structuration du champ politique: les compétitions électorales peuvent être le cadre adéquat pour construire des alliances susceptibles de contribuer à la réalisation de l'unité que l'absence de démocratie n'a pas favorisée auparavant.

Les composantes de la gauche sauront-elles profiter de cette nouvelle donne pour réaliser un double objectif: celui de s'unir et celui de construire les alliances nécessaires pour consolider les acquis de la démocratie?

En effet, si la priorité pour la gauche est d'œuvrer à son unité et de se construire comme un pôle alternatif autonome qui compte dans le paysage politique, elle ne doit pas pour autant se détourner de la participation à la réussite de la transition démocratique en contribuant à la construction des alliances nécessaires pour cela.

Elle doit unir ses rangs, mobiliser toutes ses composantes, organisées ou sans appartenances partisanes, et participer à des alliances démocratiques dans les luttes quotidiennes pour la réalisation des revendications immédiates et des aspirations des classes et des régions défavorisées qui ont été à l'origine de la révolution de la dignité et de la liberté. Elle doit faire place, à tous les niveaux des structures de sa future organisation, à la jeunesse populaire et aux femmes qui restent sous représentées dans toutes les instances de toutes les composantes d'une gauche qui s'est toujours montrée particulièrement sensible aux combats des femmes, des jeunes et des classes populaires. Ce n'est qu'en prenant à cœur tous ces impératifs que son unité et son rôle l'imposeront comme une force crédible qui compte dans le champ politique à venir.

Par ailleurs, l'unification de la gauche ne peut réussir et lui assurer un avenir que sur la base d'une vision conciliant les deux principales tendances qui la divisent:

  • Celle qui n'arrive pas à dépasser complètement la tradition qui a condamné à l'impasse des différentes expériences socialistes en sacrifiant, au nom de l'égalité, des droits économiques, sociaux et culturels, la liberté et les droits qui lui sont inhérents,
  • Celle qui, traumatisée par l'échec de ces expériences, tournant le dos à la démocratie et aux libertés, semble minimiser l'importance des droits-égalités dans une perspective de "gauche libérale" intégrant comme horizon indépassable les dogmes d'une économie de marché au point de devenir une annexe de la droite libérale.

La prise en compte des revendications des classes populaires ne doit pas se faire sur le terrain des dérives populistes identitaires que se disputent les courants nationalistes et les différentes tendances de l'islam politique. La gauche doit rester fidèle à son ouverture à l'universel et à l'internationalisme qui a toujours été son trait distinctif.

Refuser la mondialisation qui tend à imposer une sorte de "McDonalisation du monde", au sens de réduire la diversité culturelle à un modèle standard qui suscite des peurs identitaires, ne doit pas conduire au repli sur des "identités meurtrières" négatrices de l'universalité de l'humain, de ses libertés et de ses droits fondamentaux au nom des "spécificités" culturelles ou religieuses. Se départir des attitudes élitistes de dédain à l'égard de la culture et de la religion dans lesquelles les gens puisent le sens de leur existence ne doit pas servir de prétexte au conformisme et à la démagogie caressant dans le sens des réflexes identitaires.

Enfin, le soutien aux aspirations et aux revendications des régions défavorisées, des classes populaires, des femmes et des jeunes doit être au cœur et à la base de programmes économiques, sociaux et culturels à élaborer en tenant compte des fondamentaux distinctifs d'une politique de gauche.

Il n'est pas dans l'intention, ni les moyens de cette réflexion de proposer de tels programmes qui sont à concevoir collectivement en s'appuyant sur les compétences et les études qui existent, sur les demandes exprimées à travers les différentes luttes, sur les moyens et les possibilités réelles du pays.

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