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15/01/2016 06h:07 CET | Actualisé 14/01/2017 06h:12 CET

Quel état des lieux pour l'Université tunisienne après cinq ans de processus révolutionnaire ?

Même si elle ne figure pas très souvent dans l'agenda gouvernemental, la question de l'université fait l'objet, dans l'espace public, de discussions récurrentes sûrement parce que l'université, en tant qu'institution, a trop souvent tendance à reproduire en son sein les inégalités structurelles, les clivages socio-économiques et les disparités entre les deux sexes et entre les générations, mais aussi parce que ses missions fondamentales que sont l'enseignement et la recherche divise les tunisiens dont certains nombre considèrent que les huit gouvernements post-révolutionnaires ont gagné le défi de la quantité en réussissant, en rupture avec la tradition élitiste, à former des étudiants en nombre sans cesse croissant.

D'autres, moins enthousiastes, dénoncent une situation de crise sans précédent dont la face visible est constituée par l'annulation des examens du premier semestre décidée il y a quelques jours, par le conseil scientifique de la faculté des lettres de la Manouba.

Néanmoins, ce vieux débat sur le niveau qui baisse ou qui monte n'a pas vraiment de sens puisque la bonne question est de savoir quelles compétences minimales faut-il exiger d'un jeune pour lui permettre de suivre des études supérieures?

Je prendrai ici un exemple dans le domaine que je connais le mieux, celui des sciences humaines et sociales, mais on pourrait facilement dresser un constat similaire pour les autres spécialités.

En effet, une proportion importante d'étudiants des humanités présente de profondes lacunes en ce qui concerne la maîtrise de la langue, les rudiments de culture générale et les bases méthodiques.

Commençons tout d'abord par la question de la méthode qui s'impose à l'esprit lorsqu'on parle des étudiants.

Que sait-on de leurs acquis méthodologique durant leur cursus universitaire? En d'autres termes, de quelles informations dispose-t-on à propos des connaissances et des compétences acquises par les étudiants au cours de leurs études? Que savent-ils et que ne savent-ils pas faire?

Pour un simple observateur de la vie estudiantine en Tunisie post-révolutionnaire,il n'est pas très compliqué de dire que la plupart de nos étudiants sont devenus incapables de rédiger une dissertation ou un commentaire de texte sans quelques fautes d'orthographes.

Pour un bon nombre d'entre eux, un poème sera qualifié de "roman" après un semestre de cours de base sur le genre poétique!

En ce qui concerne la culture générale, la plus part de nos étudiants sont moins mobiles intellectuellement qu'avant.

Ainsi les éléments de base de la mythologie arabe pré-islamique leurs sont devenus aussi étrangers que le panthéon Maya, ce qui empêche ipso facto toute compréhension des textes littéraires ou historiques de cette période.

Par ailleurs, les notions élémentaires d'histoire du mouvement national sont à peu près inconnues, et tenter de les enseigner paraît voué à l'échec, tant les discours les plus simplifiés semblent se perdre dans un brouillard notionnel généralisé.

Concentrons nous maintenant sur la maîtrise de la langue, arabe et/ou française. Il est clair que beaucoup éprouvent à présent de sérieuses difficultés à employer des termes abstraits et à développer un raisonnement ou une argumentation. Je n'exagère pas...les universitaires sont nombreux à en témoigner.

Mais malgré cette triste réalité, nos parlementaires, s'ils sont insatisfaits du fonctionnement de la démocratie tunisienne, continuent à s'intéresser si peu à l'université comme si le recul de niveau n'a pas de sens pour nos « Magistri ».

Continue-t-on donc à s'intéresser aux querelles partisanes, tout en encaissant les bénéfices symboliques de la posture progressiste!

Il est frappant qu'entendre que les gens "simples" sont d'avantage pris dans des démêlés judiciaires parce qu'on trouve de plus en plus de fonctionnaires incapables de maîtriser le verbe!

Mais peu importe de savoir si le niveau baisse ou pas. La vraie question est de savoir si un tel niveau correspond aux besoins du pays et si on doit le considérer comme souhaitable après cinq ans de transition démocratique.

La mission de l'Université consiste-t-elle à accueillir et à pousser d'année en année des jeunes étudiants présentant ce niveau d'incompétence? Leur place est-elle dans l'enseignement supérieur?

La réponse traditionnelle du ministère est "oui"! En outre, il faut leur décerner coûte que coûte une licence.

Pour le ministère, l'échec d'un grand nombre est inadmissible, il revient donc à l'université de les faire réussir. Qui pourrait se dérober à la généreuse mission définie en ces termes?

Faire réussir un plus grand nombre implique d'abord de transformer les universités tunisiennes en écoles primaires. Aux universitaires d'apprendre en quelques heures de cours ce que douze années d'études primaires et secondaires n'ont pas réussi à inculquer: orthographe, syntaxe, culture générale, etc.

Cette situation désastreuse n'est pas, ou pas seulement, le produit de la dictature. Elle a des causes plus profondes dues à la politique scolaire menée à coups de réformes successives depuis plus de vingt ans.

Nombreux sont ceux qui dressent le même constat d'échec et de sacrifice de plusieurs générations de tunisiens. Il faut avoir assisté à ce spectacle "bouffon" de séances de début d'année pour pouvoir affronter la vérité, la vérité de notre université tunisienne qui souffre en silence depuis un si long moment.

Combien de temps faut-il encore attendre pour commencer une vraie réforme?

La situation est vraiment urgente, monsieur le chef du gouvernement.