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10/03/2015 07h:58 CET | Actualisé 10/05/2015 06h:12 CET

Mohamed Talbi, l'historien et le libre penseur

Le nom de Mohamed Talbi est évocateur à plus d'un titre. Combien de candidats à l'agrégation ne l'ont-ils pas rencontré dans leur bibliographie? Combien de séminaristes ne se sont-ils pas délectés des "bons mots" du Professeur Talbi? Combien d'historiens ne l'ont-ils pas plus ou moins sentimentalement identifié aux "Cahiers de Tunisie" qu'il marqua de sa longue direction?

Quant aux spécialistes de l'histoire de l'Islam des premiers siècles, ils ne peuvent avoir manqué de recourir à son livre sur l'émirat aghlabide qui demeure un ouvrage de référence essentiel. Non seulement le Professeur Talbi est loin d'être un inconnu, mais encore il a retenu déjà l'attention du monde savant.

Quelques-unes de ses publications ont fait l'objet d'éditions diverses et la célébration de son soixante dixième anniversaire par l'université de la Manouba au début des années 90 a été l'occasion de présenter divers aspects de la vie et de l'activité de Mohamed Talbi; l'éditeur des Hawâdith wa-l-Bidâ d'Al Turtûchî, l'historien de l'époque aglabide, le philologue et l'islamologue.

À tous ceux qui l'ont connu, qui ont été ses étudiants, il a toujours laissé un grand souvenir. Talbi fait partie du nombre très restreint de ces professeurs qui ont été des maîtres aimés et admirés et dont l'influence survit à la cessation de leur activité professionnelle.

À lire sa production intellectuelle, on en comprend les raisons: une personnalité riche, de plus originale, dont les curiosités se disposaient sur une gamme fort étendue et dont l'unité n'était pas moins très profonde. Durant toute sa vie professionnelle, Talbi a été un universitaire exemplaire: un professeur qui a assumé toutes les tâches possibles.

Ce premier doyen de l'université des sciences humaines et sociales de Tunis est aussi un savant dans sa discipline. En marge de ses travaux d'érudition qui aboutissent à des ouvrages scientifiques, internationalement reconnus, Talbi réfléchi à ce que pourrait être, au 21ème siècle, une culture qui s'inspirait de l'Islam primitif - c'est pourquoi il écrivit son "plaidoyer sur un Islam moderne", publié en 1998.

L'intérêt de cet ancien président de l'Académie Tunisienne "Beït Al-Hikma" ne dissocie pas de l'étude des cultures celle des civilisations. S'il a consacré une part de son œuvre d'historien à Ibn Khaldoun, c'est assurément à cause du génie de ce Tuniso-Maghrébin et à cause la grandeur de son ouvre, mais sans doute aussi parce celui-ci a vécu la crise de la civilisation arabo-musulmane de son temps.

Talbi retrouve ainsi la grande interrogation qui a hanté tant de grands esprits sur les causes de déclin de la civilisation arabe. C'est vraisemblablement cet intérêt pour la civilisation de l'Islam des premiers temps qui est à l'origine d'un trait qui le singularise parmi les historiens, ses contemporains: un goût prononcé pour une réflexion sur le métier de l'historien qui a nourri ses études d'histoire ifrîqiyenne et de civilisation musulmane médiévale.

Le professeur Talbi a manifesté à plus d'une reprise sa volonté de faire une histoire rigoureusement scientifique du fait religieux, de favoriser une lecture solide des événements fondateurs de l'Islam, d'où son souci d'avoir recours plus ou moins directement aux sciences auxiliaires de l'histoire, particulièrement celles auxquelles il s'est lui-même initié: la codicologie, l'islamologie et surtout la philologie.

La tâche lui paraît d'autant plus urgente qu'il a lui-même éprouvé les lacunes des manuels d'histoire à la disposition des Tunisiens dans ses différentes publications. Tous ceux qui ont travaillé avec le maître, qui ont bénéficié de son enseignement ou participé à ses séminaires de recherches, savent que cet homme est un éveilleur d'esprit. Il a le don des intuitions fécondes, celles qui obligent à bousculer des idées préconçues et à progresser plus librement dans la compréhension de l'histoire.

Chez Mohamed Talbi, et peut-être à la suite de profonds débats personnels, une lecture vectorielle des sources fondateurs de la tradition est possible. Sûrement, cette méthode n'exclut pas les autres lectures, événementielles, politiques ou économiques, mais elle a son originalité. Elle oblige à prendre recul, en cherchant à comprendre non pas des catégories préfabriquées, mais de l'intérieur même de l'univers social ou philosophique que l'on étudie.

Sa lecture vectorielle des sources exclut les représentations faciles, en forme manichéenne, parce que l'histoire est une permixtio, c'est-à-dire un mélange inextricable de bon grain et d'ivraie, où l'on doit s'interdire de faire tri de façon prématurée.

Une telle méthodologie, contrairement à ce que l'on pourrait imaginer, n'est plus du tout flottante ou éloignée du réel, car elle accepte le caractère dramatique de toute réalité historique et elle permet de comprendre sans accuser a priori et elle peut obliger aussi à choisir ce qui empêche l'engrenage de la haine et de la violence pour exiger la recherche de la vérité et de la justice dans toute sa relativité.

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