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15/02/2016 03h:42 CET | Actualisé 11/02/2017 06h:12 CET

L'intelligentsia tunisienne et le fait politique

La crise générale de notre société de "transition" touchait aussi notre intelligentsia car la présence publique de celle-ci est de plus en plus marquée par un désengagement des valeurs qu'elle est censée, de par sa vocation, véhiculer, défendre et développer.

Tout le monde s'accorde pour reconnaître le rôle de l'intelligentsia, dans son ensemble et en la personne d'intellectuels prestigieux, pour la réalisation du changement démocratique dans la Tunisie post-révolutionnaire.

Ainsi, l'intelligentsia académique et universitaire tunisienne se trouvait au cœur des événements qui ont suivi immédiatement l'écroulement de l'ancien régime et qui ont posé les fondements des nouvelles institutions démocratiques. Plus encore, grâce à son capital symbolique en sa qualité d'opposition morale à la dictature, l'intelligentsia apparaissait comme le principal garant de ces changements.

Or, avec le temps, l'époque des "grands espoirs" cédait la place à toute une série de déceptions.

La crise générale de notre société de "transition" touchait aussi notre intelligentsia car la présence publique de celle-ci est de plus en plus marquée par un désengagement des valeurs qu'elle est censée, de par sa vocation, véhiculer, défendre et développer.

On peut observer, au cours ces deux dernières années, comment l'intelligentsia se retire progressivement de la scène active pour traduire une crise qui se manifeste à quelques niveaux dont le plus visible est celui de la politique, mais le plus profond est le niveau social.

En effet, l'intelligentsia tunisienne connaît une dégradation progressive de son statut social, une baisse sensible du soutien public aux sphères de ses activités traditionnelles et elle court le risque de la disqualification professionnelle. Une partie de cette intelligentsia se voue à la politique et constitue ainsi le squelette des nouvelles formations démocratiques.

Une autre partie, malgré son désir de rester dans la politique, s'en trouve finalement expulsée de l'agora et à la recherche d'une nouvelle identité politique.

Une troisième partie s'en retire toute seule, sa déception de la politique la faisant renoncer à l'activité sociale tout court.

Plusieurs s'enferment dans le silence, se dépersonnalisent au point de devenir de vrais marginaux. Les réactions subjectives sont à ajouter aux raisons objectives, ce qui rend encore plus difficile l'explication de la nature et des racines de la crise.

En réalité, la crise que traverse l'intelligentsia tunisienne lors de la transition vers la démocratie permet de voir et de lire en miroir la crise de toute la société post-révolutionnaire. Les deux crises sont inséparables dans la mesure où la pensée de la société reflète la pensée sur la société et vice versa.

En plus de ça, les intellectuels n'ont pas su se situer bien au sein de ce mouvement vers la démocratie. Par ailleurs, la société démocratique en voie d'édification n'a pas su proposer le cadre nécessaire à l'activité des intellectuels. Ceux-ci sont appréhendés par le pouvoir, l'administration et les élites de parti plutôt comme des rivaux qu'il faut bien remettre à leur place!

Cette position traduit la crise du débat public et porte le risque d'une pensée unidimensionnelle.

La chute du régime "novembrien" et l'instauration du pluralisme politique ont été suivis par un processus spontané de décomposition du champ intellectuel qui s'était formé au cours des dernières années de l'ancien régime. L'union, basée sur l'aversion commune pour l'ordre totalitaire, n'a pas résisté à l'épreuve des idées différentes quant à la voie à suivre pour le développement démocratique du pays.

Or, le désir de monopoliser la conception de la démocratie a eu pour conséquence de faire peser lourdement l'esprit politique et l'esprit de parti sur le champ intellectuel. Ainsi, la vie intellectuelle s'est repliée dans des cercles limités qui, souvent, ne communiquent pas entre eux. Le dialogue a cédé la place à des monologues de plus en plus névrotiques.

Mais les intellectuels qui s'étaient orientés vers la politique restaient insensibles à ce que l'on pourrait appeler les préalables à l'activité et à la vie intellectuelle. Occupant des positions fortes dans les structures du nouveau pouvoir, quelles que fussent ses couleurs, ces gens n'ont rien fait pour s'opposer à la dégradation abrupte de toute la sphère de l'Université, de la recherche scientifique et de la culture, autrement dit pour empêcher la décomposition de ce qui devrait être leur propre point de départ et de légitimation.

Assurément, l'inefficacité des intellectuels qui passèrent dans le champ de la politique sauta aux yeux dans les premières réunions de l'Assemblée des représentants du peuples (ARP) où ils furent faiblement représentés.

Il n'est point besoin de s'étendre sur les atouts des intellectuels pour rationaliser les processus dans une société, problématiser la situation, situer les problèmes dans ses contextes sociaux, organiser le débat public, passer au delà des apparences, dévoiler les contradictions et formuler les questions.

En réalité, la présence des intellectuels sur la scène politique témoigne plutôt du refus à tous ces atouts. Les intellectuels qui se retrouvaient dans la politique et dans l'administration ne donnaient pas le ton dans le débat politique, ne proposaient pas des idées pour la "transition", n'essayaient pas de rationaliser les émotions collectives, les passions populaires.

Pour eux les foules manifestant sur les places étaient "un public" et les ovations qu'ils en soutiraient est un témoignage de reconnaissance intellectuelle. Se mettant au service de la rhétorique politique du moment, ils manquèrent l'occasion de devenir les acteurs d'une nouvelle culture politique démocratique pour se cantonner à l'intérieur de la culture du ressentiment dont les racines historiques chez nous sont profondes.

Il y a des raisons sérieuses qui nous portent à croire que le politique rend exsangue le champ intellectuel car nos penseurs-académiciens deviennent une propriété politique ou un argument électoral. C'est pourquoi, les intellectuels se sont avéré peu ou prou les otages du contexte, des partis politiques et des passions hégémoniques.

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