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21/09/2015 08h:08 CET | Actualisé 21/09/2016 06h:12 CET

Le retour de la tribu dans le Maghreb postrévolutionnaire (2/2)

La question de la tribu et celle de son actualité reparaissent à l'occasion de la résurgence de phénomènes dits tribaux dans l'actualité maghrébine: en Libye juste après la chute de Kadhafi en 2011; en Algérie, lors des différents soulèvements de la Kabylie; et même dans le sud tunisien quelques mois après la fuite de Ben Ali.

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Cela a entre autres suscité, loin du fameux recul que doit observer tout chercheur, des réflexions théoriques sur la notion de la tribu maghrébine ainsi que des études de cas concrets et localisés qui visent à comprendre, dans une perspective de longue durée, la structure interne des sociétés tribales étudiées et la fonction de chaque unité sociale ('arch/'achîrâ) qui la compose.

Dès lors peut-on parler d'une "renaissance" du fait tribal dans le Maghreb postrévolutionnaire?

En réalité, beaucoup d'anthropologues, d'historiens et autres spécialistes de sciences humaines et sociales se retrouvent divisés sur ce point. Néanmoins, la majorité d'entre eux ont considéré que la clé pour comprendre le fonctionnement des sociétés tribales dans le Maghreb contemporain serait dans la décortication socio-historique des rapports de parenté. Or cette méthode pose problème puisque les rapports de parenté ne sont pas l'unique fondement des sociétés tribales.

Cela suppose donc la nécessité de multiplier les approches monographiques du fait de la diversité que cache la catégorie générique du terme tribu avant de pouvoir procéder à de nouvelles tentatives de modélisation. Plus encore, le travail des chercheurs sera d'éclairer les réalités chaque fois spécifiques qui se cachent derrière le qualificatif de "tribu" (Qabîla). Brillamment, la Libye peut jouer, pour les spécialistes du Maghreb, ce qu'était l'Australie pour Émile Durkheim ou l'Amazonie pour Claude Lévi-Strauss.

C'est-à-dire un terrain d'observation et d'élaboration des théories qui devait apporter des réponses à certaines questions que posent les Maghrébins sur la montée en puissance de l'esprit tribal au début de ce 21ème siècle. Grande comme trois fois la France, pour à peine un peu plus de six millions d'habitants, la Libye est ethniquement fragmentée. Tribus arabes, amazighs, touarègues et autres se sont longtemps partagé et réparti la gestion du territoire. Et à l'inverse de l'Irak, où il est très médiatisé, le fait tribal libyen restait pendant un bon moment dans l'ombre jusqu'à la fin de la période kadhafienne.

Or paradoxalement, l'histoire des tribus libyenne, depuis plus de quatre ans maintenant, est faite de "strates" de conflits, de vengeances et de comptes à régler. Mais si l'esprit de corps se nourrit de cette mémoire, la réalité du terrain se modifie de par ses stratégies d'ascension ou de conservation. D'où, à la fois, l'impression qu'il n'y a rien de nouveau et l'évidence que la règle du jeu change avec le temps.

Cela est particulièrement clair dans les formes de violence politique qui sont radicalement nouvelles par rapport au patrimoine anthropologique de la région. Aujourd'hui, le problème libyen ne peut se comprendre sans référence aux loyautés personnelles qui renforce encore plus la pensée tribalo-communautaire.

Jusqu'à maintenant, la seule spécifiée qui demeure est celle d'un discours de la légitimité tribale, fondé en général sur l'exaltation d'une généalogie, mythique dans la plupart des cas, et d'une classification concentrique ou ramifiée des clans et tribus.

Néanmoins, la plupart des tribus libyennes n'ont pas une stratégie étatique ni même politique mais cela n'empêche que l'internationalisation des conflits et des circuits économiques a permis à certaines tribus de se recomposer directement à partir de réseaux internationaux et de s'autonomiser par rapport au système tripolitain, contribuant à l'affaiblir et à le délégitimer.

Un autre fait marquant du cas libyen est la territorialisation éventuelle de certaines petites tribus dans des groupes démographiquement plus consistants. En plus, la guerre libyenne a permis à de petits chefs locaux de s'octroyer des moyens de financement, soit directs sous la forme de paiements de l'étranger, soit indirects en utilisant leur force militaire pour prélever des taxes, des impôts ou s'arroger le monopole d'une source de revenu (pétrole, drogue, arme...). Entendons par cela que la montée en puissances de quelques chefs de tribus (cheîkh) va les amener à investir, à travers un bon usage des "açabiyya", une bonne partie du champ politique.

Cette vivacité certaine du fait tribal ne signifie pas pour autant que la société libyenne soit redevenue dans sa totalité une société tribale mais cela nous permet aussi de comprendre pourquoi de nombreux libyens sont aujourd'hui enclins à se regrouper dans des tribus, réelles ou fictivement reconstruites, pour nous présenter le jeu d'intérêts collectifs et individuels qui explique que ce système, tribal, puisse se reproduire.

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