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23/02/2016 05h:10 CET | Actualisé 22/02/2017 06h:12 CET

In memoriam Boutros Boutros-Ghali

ASSOCIATED PRESS

À l'heure où l'Égypte traverse une période cruciale de son histoire contemporaine, avec un romantisme révolutionnaire qui fait rêver, au moment où toute une jeunesse crie haut et fort sa dignité et son refus de tout excès, Boutros Boutros-Ghali, l'ancien secrétaire générale des Nations Unies et de l'organisation internationale de la Francophonie, a voulu quitter ce monde à l'âge de 93 ans.

Recouvert du drapeau égyptien; le tricolore rouge, blanc et noir avec l'aigle de Saladin au milieu, le cercueil du diplomate émérite, avait été placé dans un corbillard tiré par des chevaux.

Le raïs, Abdel Fattah al-Sissi, accompagné de Tawadros II, patriarche de l'Église copte-orthodoxe, et du Cheikh Ahmed al-Tayed, grand imam d'Al-Azhar, ont pris la tête du cortège funèbre qui a amené le défunt à sa dernière demeure.

Plusieurs autres grandes personnalités dont notamment l'ancien secrétaire général de la Ligue arabe Amr Moussa et Irina Bokova, la directrice générale de l'Unesco ont assisté aux funérailles célébrées au Caire, en compagnie d'autres hauts dignitaires et d'une foule de coptes et de musulmans qui accompagna le cercueil.

Petit-fils du premier Pacha copte d'Égypte, Boutros Pacha Ghali, chef du gouvernement égyptien à l'époque du roi Fouad Ier, l'itinéraire de ce fils de bonne famille s'enroule autour d'un fil rouge qui court au long de chaque étape de ce qui est, chez lui, moins une carrière, qu'une vocation: "servir".

Servir son pays, servir la communauté internationale, servir l'être humain, servir la paix. Peut-être, ce faisant, s'est-il borné à continuer de creuser le sillon commencé par ses ancêtres; mais il l'a fait en cherchant à élargir l'horizon identifié par lui au monde entier et à la seule cause qui vaille, celle de l'Homme.

Le parcours de Boutos Boutros-Ghali, si riche et plein de rebondissement à travers plus d'un demi-siècle d'histoire mondiale est proprement impressionnant.

Ce parcours qui finira par le mener à une carrière de diplomate qui lui vaudra une renommée internationale mais aussi un nombre important de déconvenues et d'humiliations.

L'une d'entre elle sera l'impossibilité pour lui d'accomplir un second mandat à l'ONU en raison du refus irrévocable des États-Unis, obligés de recourir à l'arme du veto pour lui barrer la route alors que quatorze membres sur quinze du Conseil de sécurité étaient favorables à sa reconduction.

Mais quand on évoque le parcours professionnel de Boutros Boutros-Ghali, ministre d'État égyptien aux Affaires étrangères, Vice-premier ministre égyptien chargé des affaires étrangères, secrétaire général de l'ONU, secrétaire générale de la francophonie, on ne peut pas oublier, ou éliminer, la phase académique de sa carrière, celle de l'universitaire, de l'intellectuel influent et du Tiers-mondiste engagé.

Plus tard, pendant son passage au Secrétariat Générale des Nations Unies, Boutros Boutros-Ghali a proposé, à travers son triptyque d'Agendas pour la paix, pour le développement et pour la démocratie, un grand dessein d'académicien pour une autre transformation en profondeur des méthodes de régulation de cette communauté internationale, visant à sa plus grande intégration.

Éminent professeur de droit international, auteur de plusieurs ouvrages de référence en la matière, en français, arabe et anglais, Boutros Boutros-Ghali a largement contribué au développement du rôle du Secrétaire Générale de l'ONU et à son adaptation à la nouvelle conjoncture internationale.

Pendant ses cinq ans à la tête de la "maison de verres", le Professeur Boutros Boutros-Ghali a ainsi pu faire profiter cette organisation de sa double expérience de théoricien et de diplomate bien que son passage au Secrétariat Général a coïncidé avec les grandes mutations internationales que connaît le monde à la fin du 20ème siècle, non seulement sur les plans politique, économique, social et culturel, mais aussi sur les plans institutionnels et normatifs.

Il en est ainsi l'éclatement du bloc de l'Est, de la première guerre du Golfe, de la guerre civile en ex-Yougoslavie et des génocides au Rwanda et au Burundi... (etc.). Dans ce contexte international en pleine métamorphose, les Nations Unies ont connu un regain d'effectivité avec l'apport de Boutros Boutros-Ghali qui peut aussi se targuer d'avoir élaboré une doctrine pour une politique égyptienne du Nil.

À cela s'ajoute sa volonté farouche de conserver une autonomie, ou un certain semblant d'autonomie, de l'ONU à l'égard de Washington. Francophone et francophile, Boutros Boutros-Ghali est aussi un brillant porte parole de la francophonie.

Durant son mandat à la tête de l'OIF, Boutros Boutros-Ghali s'est fixé un ambitieux programme promettant de transformer la francophonie en une institution reconnue sur la scène internationale.

Son second objectif a été de développer la dimension économique de la Francophonie, en prenant en compte ses aspects tout à la fois politiques, sociaux et environnementaux. Pour notre "grand disparu" le développement est en effet un phénomène global qui ne saurait se réduire à sa seule dimension économique.

En d'autres termes, une politique ambitieuse et à long terme en faveur du développement ne peut être dissociée des efforts déployés, par ailleurs, dans le domaine de l'État de droit, de la démocratie, des libertés fondamentales, dans le domaine de la prévention et du règlement des conflits, dans le domaine de l'éducation, de la formation et de l'information, tout comme dans le domaine de l'environnement.

Avec la disparition de Boutros Boutros-Ghali, le monde arabe, le monde francophone et la communauté internationale toute entière ont perdu un grand défenseur de la paix et de dialogue.

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