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21/10/2015 06h:35 CET | Actualisé 21/10/2016 06h:12 CET

Histoire et vérité: Le débat postrévolutionnaire

À un moment où, statistique oblige, on s'évertue à faire bilan après bilan, on ne peut qu'être frappé par la disparité de ces retours sur le passé qui marquent les débats politiques en Tunisie postrévolutionnaire.

Certes, le droit à l'histoire est en train de devenir l'un des droits du citoyen mais point d'histoire sans conscience d'une frontière entre le royaume de la réalité et celui de la fiction qui exerce la plénitude du pouvoir. Frontière dont le tracé souvent difficile à établir impose aux historiens une "surveillance" vigilante et les oblige à en renforcer constamment les défenses.

De cela, l'histoire tire tout son prix, puisque, dans la mesure où elle parvient à restituer le passé, elle nous donne, tunisiens, la clé pour ouvrir et comprendre les secrets du présent. En bref, l'histoire nous enseigne l'objectivité même s'il est acquis aujourd'hui que l'historien ne peut dépeindre les sociétés et les événements exactement comme ils ont été. C'est peut-être de là que vient la méfiance que beaucoup manifestent à son endroit.

Pourtant, l'histoire continue à mener un rapport scientiste avec le passé surtout que les nouvelles méthodes du travail historique peuvent présenter une rigueur toute scientifique, quoique, à la vérité, très différente de la rigueur formelle des mathématiques. En cela, l'histoire ressemble à l'ensemble des sciences humaines et sociales.

Les faits du passé qu'elle vise ne valent que comme témoins des transformations dont elle recherche les modalités et les causes. Mais, s'appliquant à une matière étonnamment complexe et diverse, comme l'est tout ce qui touche à l'homme et à l'esprit humain, elle est, plus que toute autre science sans doute, obligée de tenir compte d'une multiplicité de facteurs et d'un croisement d'influences qui rendent particulièrement malaisé l'établissement de conclusions fermes.

Son objet reste pourtant le même puisqu'elle n'a atteint le terme de son effort que lorsqu'elle est parvenue à donner à notre esprit les moyens de comprendre le pourquoi du déroulement des faits sur lesquels portent ses observations. C'est par là essentiellement qu'elle mérite d'être rangée au nombre des disciplines indispensables surtout que l'objectif le plus immédiat que propose l'histoire est de sauver de l'oubli les faits du passé.

Et entre tous les faits qu'elle sauve de l'oubli, elle cherche inlassablement à rétablir les liens qui les ont unis dans la réalité. Son objectif n'est pas donc de déchiffrer une vérité qui reste relative mais de poser certaines questions sur le passé et de tenter d'y répondre.

C'est pourquoi beaucoup d'entre nous attendent de l'historien une certaine qualité de subjectivité, non pas une subjectivité quelconque, mais une subjectivité qui soit précisément appropriée à l'objectivité qui convient à l'histoire.

Autrement dit, une subjectivité qui permet de sortir de soi pour accéder de plain-pied au passé ou, si l'on préfère, de recréer en soi, selon le cas, l'état d'esprit d'un contemporain d'Hannibal, de Cyprien, de Kheïreddine ou encore de Bourguiba. Cette finalité du travail historique a poussé, et pousse encore, beaucoup de Tunisiens à répéter que l'histoire est la mémoire de la nation.

À priori, la définition est juste, quoique restreinte à l'excès; car collectionner les faits n'est pas une fin en soi. Il n'en est pas moins indispensable de commencer par là. L'historien s'emploie donc à recueillir et classer les événements de tous ordres dont les siècles passés ont été les témoins, prêtant une égale attention aux mœurs et à la civilisation, à la politique et aux conditions sociales, aux faits de guerre et aux œuvres de paix.

Aucun détail, aucune particularité ne sont donc écartés dont le but de parvenir à une connaissance intégrale du passé. Néanmoins, une étude véritablement historique et scientifique des comportements du passé se plierait mal, dit-on, aux procédés en cours devant une juridiction de jugement. Le travail historique, qui doit satisfaire à des exigences de rigueur et de scientificité, ne peut rien gagné en se soumettant au dispositif ritualisé mis en place dans un prétoire qui contraint à répondre à des séries de questions sur la culpabilité ou l'innocence de telle ou telle personne.

Mais dans des situations bien particulaires, l'historien peut assumer la part de témoin qui est en lui. Car le chercheur est un témoin: témoin des choses qui adviennent sous ses yeux, témoin d'une histoire à laquelle il appartient.

Néanmoins, aux yeux d'un nombre important de spécialistes, cette attitude reste toutefois problématique, comme le montre particulièrement la situation en France, où on voit de plus en plus d'historiens intervenir dans la société, non pas au nom de la vérité, mais pour défendre l'intérêt de tel ou tel groupe social.

Cynisme ou lucidité quant à l'absence d'une vérité historique unique? C'est tout le débat qui reste à mener...

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