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21/02/2018 03h:44 CET | Actualisé 21/02/2018 03h:44 CET

Faire renaître le rêve

efesenko via Getty Images

L'esprit de la Révolution s'est voulu libérateur et l'a été; il a souvent été défini comme nationaliste mais il ne l'a pas été, tout simplement parce qu'il était universel. Le tunisien se souvient de l'opposition, montrée au début de ce changement, entre l'hymne à l'irrationnel et l'empirisme, qui caractérise l'esprit de l'époque, et le dualisme cartésien qui se retrouve dans le processus du changement politique. La soumission aux exigences de la pensée rationnelle libéra la société tunisienne des superstitions et de l'ignorance, mais elle ne libéra pas l'individu; elle substitua le règne de la raison à celui de la coutume, l'autorité légale à l'autorité traditionnelle. Le rationalisme révolutionnaire se méfie de l'individu; il lui préfère les lois impersonnelles qui s'appliquent aussi à la routine quotidienne de la politique. La pensée dite révolutionnaire se voulait citoyenne mais, après sept ans de processus transitoire, elle dissout l'individualité citoyenne. Dans l'ordre social, l'éducation doit consister à élever les citoyens de l'égoïsme à l'altruisme, de façon à en faire des femmes et des hommes de devoir remplissant leur rôle conformément aux règles qui semblent les plus favorables à la création d'une société raisonnable et bien tempérée.

Cette conception de la pensée révolutionnaire comme une marche vers la raison n'a pas disparu, malgré la gravité du contexte, et s'affiche encore dans les écrits de quelques penseurs. Le citoyen doit ainsi être discipliné à l'ordre de la loi en même temps que stimulé par des récompenses ou réprimés par des punitions afin qu'il se domine lui-même et apprenne les règles de la sociabilité et les démarches de la pensée citoyenne. Le but de cette éducation citoyenne est de donner à chaque individu la capacité de résister aux difficultés matérielles mais surtout existentielles et morales qu'il rencontrera. Il devra être capable de rester maître de lui-même, de faire preuve de courage et de sacrifice. L'éducation citoyenne est apprentissage du devoir, et ce n'est pas un hasard si le mot "devoir" désigne aussi la tâche assignée par le maître à l'élève. On peut retenir de cette conception une image lumineuse ou sombre, mais il est difficile de la définir comme non-progressiste.

Mais comment expliquer le refus, presque général, de cette philosophie citoyenne?

En effet, la société tunisienne des premiers mois de la Révolution fut considérée comme un modèle à suivre dans la région arabe. Que cette image soit trop superficielle et qu'elle soit idéaliste ne change rien de la donne puisqu'elle contient assez de vérité pour montrer que la société tunisienne n'a pas accepté le statut servile imposé par l'ancien système. Mais rapidement, l'élite politique, surprise par ce mouvement populaire, arrive à arranger ses dossiers pour redevenir de nouveau soumise à des contraintes particulièrement fortes qui devaient en faire les serviteurs du profit. Néanmoins, la lutte contre ces anciennes pratiques se propage et se développe actuellement chez une jeune élite impliquée dans les affaires de la Polis et devint l'objet de campagnes d'opinion. C'est à l'héroïsme de tous les citoyens qu'on en appelle alors, pour que l'intérêt et le bonheur individuels se sacrifient à la reconquête de l'indépendance ou à l'agrandissement de la Nation.

Cet appel ne cesse d'exercer, depuis 2011, un attrait puissant sur les jeunes. Mais pourquoi provoque-t-il aujourd'hui, sept ans après la chute de l'Ancien Régime, plus de crainte que d'enthousiasme? D'abord parce que cet universalisme de la raison est une formidable machine à détruire le quotidien! L'accélération de la crise économique a fait qu'on est passé d'un sacrifice partiel à un sacrifice permanent, d'un abandon d'une partie du bonheur citoyen à un abandon de la totalité du bonheur recherché! La Tunisie d'aujourd'hui peut-elle continuer à croire que le triomphe de la démocratie associé au pouvoir du peuple libérerait le citoyen de l'irrationalité, l'ignorance et la pauvreté?

La pensée arriviste des politiciens, dans leur course pour le pouvoir, a détruit le Moi naïvement orgueilleux du citoyen. De tous côtés on parle avec raison de la destruction du Moi et de la conscience, de l'espoir et de l'envie, du patriotisme et de la Nation. En détruisant ce Moi individuel ou collectif, l'arrivisme politique menace non seulement le Maintenant mais aussi l'Avenir. C'est une transformation épistémologique presque inattendue qui risque de détruire le rêve tunisien. Tuer ce rêve pour faire renaître l'ancienne pensée sera ainsi le crime le plus horrible de l'Histoire de cette Nation.

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