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11/04/2016 06h:49 CET | Actualisé 11/04/2017 06h:12 CET

Faire et penser l'Histoire en Tunisie postrévolutionnaire

Pour saisir la place des historiens tunisiens dans l'espace public postrévolutionnaire, il convient de rappeler combien leur parole, certes structurée et assurée, n'est qu'une voix parmi tous les discours sur le passé. Cette polyphonie semble souvent, à nombre d'entre eux, troublante, si ce n'est déstabilisante, plus qu'auparavant. À quelle identité, à quelle utilité, à quel magistère peut donc prétendre un métier qui se pense aussi technique, ses règles et ses savoir-faire, mais que tout un chacun, sous différentes modalités, semble pouvoir pratiquer?

La qualification d' "historien" reste libre et le titre est alloué sans compter par les médias, ce qui n'est pas le cas de celui de médecin, d'avocat ou d'ingénieur. Pour autant, le collectif "historiens" qui fait sens sous certaines conditions ne doit pas masquer de multiples clivages.

A) Une voix parmi d'autres:

Parmi les usages du passé, il faut compter au premier chef les autorités publiques. C'est là à la fois un rôle ancien, bien cerné, en théorie, et répétitifs. Les gouvernements, en particulier, sont en charge dans les démocraties, en général, de la continuité de la Nation. Ils président donc à la célébration de ses grands moments passés, au rappel du tempo constitutif du pays, voire plus récemment à la gestion des "pages noires".

Depuis les Husseïnites, le pouvoir politique tunisien commémore le passé, trie, valorise, met en scène. Les historiens sont habitués à supporter des commémorations qui touchent à leurs période de travail: supporter, c'est-à-dire endurer des formes festives ou déclaratives qui s'éloignent souvent de leur savoir; supporter, c'est-à-dire aussi soutenir en tant qu'experts du passé l'organisation de ces célébrations. C'est là un rôle de plus en plus marqué pour les historiens que de participer à des comités scientifiques avec les tensions inhérentes à l'articulation d'un usage du passé aux larges horizons et des résultats du savoir académique.

À cet égard, le rôle des autorités publiques n'est pas fixe et dépend de configurations politiques et sociales multiples. Ainsi, l'affirmation, depuis quelques années, de "communautés" mémorielles revendicatives, c'est-à-dire qui demandent une prise en charge publique d'un passé troublé, oblige les autorités à une politique de qualification et de labellisation, entendue comme une guerre de "label", qu'il s'agisse de reconnaître l'héritage bourguibien, ou de celui des Husseïnites.

Il y a là une demande de parole publique, voire d'action publique, dont les historiens ne sont que des acteurs secondaires. Ceux qui promeuvent ces demandes relèvent de différentes logiques politiques et sociales: tradition critique, défense communautaire, entrepreneuriat mémoriel... (etc.). Les autorités opèrent donc ici de délicates actions d'arbitrage et de définitions qui débouchent ensuite, en certains cas, sur les formes plus classiques de mise en calendrier et de célébrations.

B) Les usages de l'Histoire:

À côté de l'histoire-savoir se développe, depuis quelques années, un usage de l'histoire, sans lien explicite ou prioritaire avec le savoir, qui fait du passé un objet de consommation immédiate.

L'histoire est ici un "exotisme", un ailleurs distrayant de par son altérité même, une projection qui se porte aisément sur les temps reculés. On pourrait arguer que ce dernier type d'activités culturelles peut aussi revendiquer une forme de savoir à travers le souci parfois méticuleux de reproduire la "réalité". Au-delà des typologies, il convient donc de souligner l'ampleur de ces productions et consommations d'histoire, à large spectre social et politique: que l'on pense aux milliers de tunisien(ne)s rassemblés à Monastir pour célébrer le 16ème anniversaire du décès du leader Bourguiba ou aux visiteurs des expositions controversées sur la "révolution".

En Tunisie postrévolutionnaire, les fêtes historiques se multiplient dans un but d'inscrire le présent dans le passé. Il reste cependant à identifier les enjeux et les objets de cette saisie du passé. Il y a toujours une histoire qui doit amener aux luttes présentes, il y a aussi les productions identitaires locales, ou aussi l'histoire en "replay" qui essaie de bâtir des "temporalités" propres en distrayant. À la jonction de ces usages politiques et identitaires du passé, des collectifs se constituent pour appeler à de nouvelles lectures de l'histoire et à la valorisation publique de la Mémoire-historique.

Quant aux différents acteurs du monde médiatique ; journalistes, producteurs, animateurs, ils contribuent eux aussi à la mise en scène du passé et à la formation des "questions historiques".

Depuis cinq ans maintenant, la télévision avec les réseaux sociaux, participent aux débats publics sur l'histoire, la Mémoire, et le patrimoine. Nous ne pouvons revenir ici en détail sur ces enjeux qui ont fait déjà l'objet de nombreux travaux historiens. Reste à signaler l'impact. En effet, la formation des questions historiques ou historiennes dans les médias et/ou sur les réseaux sociaux, relève de logique étrangères à la sphère savante, entre autre: une logique d'actualité, liée à une mentalité de dévoilement et d'habilitation.

C'est ainsi que les médias ont pu consacrer une large place aux thèses les plus fantastiques sur les derniers Beys, sur les dignitaires du trône beylical, sur Salah Ben Youssef et bien sur Bourguiba. Les historiens sont dès lors dans une position complexe face à des faiseurs d'histoire qui peuvent leur fournir une large audience, interroger leurs certitudes, faire émerger des sources (orales notamment), mais dont les cadres de formation du passé leur échappent amplement.

C) Les enjeux du "memory boom":

De ce "memory boom" émergent certains enjeux particuliers qui affectent le métier de l'historien ou, du moins, la définition des identités professionnelles. La "public history" contemporaine, les enjeux de mémoire, les formes commémoratives auxquelles se confrontent les historiens, évoluent aujourd'hui dans une topographie incertaine. À l'évidence, le cadre national qui abritait souvent les usages publics de l'histoire, légitimes, ou plus discutés, n'est plus qu'une échelle parmi d'autres. Les régionalismes militants postrévolutionnaires avaient déjà largement fait usage de l'histoire, du passé, pour contester la prééminence de l'État-révolutionnaire ou légitimer des cadres politiques choisis.

Depuis plus de cinq ans maintenant, la Tunisie est marquée par le retour du "roman national". Il y a là une claire instrumentalisation de l'histoire et, plus largement, une lutte sur le terrain culturel.

L'histoire se transforme ici en cadre figé dont on doit héritier et qu'il faut adopter tel quel. C'est donc en tant qu'élément identitaire que le passé est valorisé. L'histoire qui se dessine est donc une histoire qui se veut identitaire et/ou patrimoniale. Cela oblige l'historien à faire un effort intellectuel pour renouveler son outillage conceptuel et méthodologique. Il lui faut réfléchir sur les fondements d'une histoire qui ne soit plus récit du temps passé mais, comme toute science née des incertitudes induites par les nouvelles explications du monde, une histoire-question.

Cette dialectique "braudélienne" permettra sûrement de dépasser ce "memory boom" pour bien comprendre les spécificités du temps-historique.

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