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10/10/2013 10h:31 CET | Actualisé 10/12/2013 06h:12 CET

Où en est la micro-finance en Tunisie?

Boris Vian aurait dit que l'argent ne fait pas le bonheur de ceux qui n'en ont pas. Il est certain en tout cas que pour sortir de la pauvreté il faut bien avoir accès à une source de financement. De là est née l'idée de la micro-finance: de petits prêts à des personnes pauvres, d'habitude sans garantie.

Aujourd'hui, 200 millions de personnes dans le monde en bénéficient, avec un portefeuille de quelque 90 milliards de dollars . La micro-finance existe dans le monde entier, du Bangladesh à la France, de la Chine aux USA. Et, bien entendu, aussi dans le monde arabe où il a commencé à se développer il y a environ 20 ans.

Les institutions de micro-finance (IMF) prennent beaucoup de formes: co-opératives de crédit et d'épargne, ONG, banques... Elles peuvent être à but non-lucratif ou lucratif. L'expérience a montré qu'en général, la micro-finance gouvernementale ne donne pas de bons résultats. Il y a de rares exceptions comme la ICICI Bank en Inde et Bank Rakayet en Indonésie.

Plus d'un million de micro-entrepreneurs en Tunisie

En Tunisie, deux types d'IMF ont co-existé: Enda inter-arabe, une ONG internationale installée en Tunisie depuis 1990 et qui a lancé le premier programme de micro-crédit "bonnes pratiques" en 1995. Et la Banque tunisienne de solidarité (BTS), programme gouvernemental qui avait commencé le micro-crédit en 2000 avec un réseau de 288 "associations de développement" qu'elle a créées. La nouvelle loi sur la micro-finance, adoptée en 2011, encouragera d'autres acteurs à s'installer, tant nationaux qu'internationaux.

Le marché en Tunisie a été estimé à 1,2 à 1,4 million de micro-entrepreneurs, sans parler de petits salariés n'ayant pas accès aux services financiers classiques. Actuellement, environ un quart seulement de la demande de la part de micro-entrepreneurs est couvert, sans parler des petits salariés. Il y a donc de la place pour d'autres acteurs.

En lançant le micro-crédit en Tunisie, Enda est parti de plusieurs hypothèses comme: les pauvres rembourseront leurs prêts, les femmes sont entrepreneuses, les micro-entreprises contribuent à l'économie nationale.

Les réalisations d'Enda inter-arabe montrent que nous avions raison: le micro-crédit est un impressionnant outil de lutte contre la pauvreté.

En effet, en près de 18 ans, Enda a octroyé plus d'un milliard de dinars en micro-crédits, avec un taux de remboursement global de 98%. 440 000 personnes ont obtenu au moins un prêt et aujourd'hui elle sert 230.000 "clients actifs" (ayant un prêt en cours).

Au niveau de l'emploi, les micro-entreprises soutenues actuellement par Enda représentent 230.000 auto-emplois plus quelque 60.000 emplois salariés. Un produit spécial pour les jeunes chômeurs, Bidaya, a permis jusqu'ici à 2.500 jeunes de monter leur micro-entreprise et de créer quelque 1.500 emplois salariés supplémentaires. Enda pour sa part emploie directement 1.100 personnes dont 80% de diplômés du supérieur. Depuis la révolution, elle a augmenté ses effectifs d'environ 350 personnes.

A part la création d'emplois, Enda contribue à l'économie nationale. Elle a versé environ six millions de dinars à l'Etat en 2012: TVA, impôts, CNSS... et apporte des devises (voir ci-dessous).

Potentiel et difficultés

Tout cela est rendu possible grâce à la formidable solidarité des micro-entrepreneurs qui, en remboursant régulièrement leur prêt, permettent l'octroi de nouveaux prêts. Pour 75% des besoins. Le reste provient de refinancements (prêts remboursables) obtenus auprès de banques tunisiennes et d'institutions financières internationales.

En effet, Enda est auto-financée - pérenne - depuis 2003 et est refinancée par des prêts de dix banques tunisiennes et de neuf partenaires financiers internationaux. Elle a ainsi mobilisé, depuis 2005, 131 millions de dinars localement et 94 millions d'équivalent-dinars en devises. Cela peut comporter des inconvénients. Ainsi, en 2012, nous nous sommes trouvés pendant 5 mois en manque de liquidités, ricochet des problèmes des banques locales. Et nous avons vu s'envoler le coût de nos ressources internationales en raison de la dégradation de la notation du pays.

En d'autres termes, une IMF bien menée peut faire un travail formidable auto-financé. Bien sûr, le micro-crédit n'est pas gratuit: ce sont les intérêts payés par les micro-entrepreneurs qui permettent au système de fonctionner. Comme ils sont nombreux à renouveler leur prêt, le service proposé manifestement les satisfait.

Incompréhension face au développement auto-financé

Cela ne devrait pas être difficile en Tunisie pour quelques IMF suivant les "bonnes pratiques" (à savoir couvrir ses frais tout en s'efforçant de comprimer ses dépenses pour réduire le coût aux micro-entrepreneurs) de couvrir toute la demande identifiée sans rien coûter au budget de l'Etat. Cet objectif serait plus facile à atteindre si la nouvelle loi était revue pour réduire ses contraintes (permettre aux IMF de proposer l'ensemble des services financiers dont les pauvres ont besoin: épargne, micro-assurance, transferts), et enlever ses anomalies.

Le parcours d'Enda en matière de micro-crédit n'a pas été facile. En Tunisie on tend en effet à croire que la pauvreté doit être abordée par la charité. Introduire le concept du développement auto-financé a valu a Enda l'incompréhension de beaucoup de gens, incompréhension qui persiste jusqu'à aujourd'hui, malgré les résultats obtenus.

Pour terminer, on peut dire qu'aujourd'hui, le terrain est largement préparé pour la venue de nouveaux acteurs qui, nous l'espérons, auront pour principal souci d'agrandir l'offre en visant à servir la demande non couverte et de participer à la solution des problèmes de la pauvreté et de l'emploi en Tunisie.