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22/12/2015 03h:27 CET | Actualisé 22/12/2015 03h:46 CET

Fi rassi ... de Hassen Ferhani : "All those voices in my head"

Comme dans un vertige qui m'emporte. Parce que moi aussi, comme l'un des protagonistes du documentaire Fi Rassi Rond-Point, réalisé par Hassen Ferhani, j'ai un rond-point dans la tête. Pourtant mille choses nous séparent Youssef et moi, Son âge : il a à peine 20 ans. Son métier : il travaille dans les abattoirs d'Alger. Mais nous parlons au fond la même langue, non pas seulement l'algérien, mais la langue de tout ceux qui se cherchent qui se construisent. Tout ceux qui n'ont pas une autoroute dans la tête, une voie toute tracée

fi rassi hassen ferhani

Le titre anglais de ce billet est une phrase extraite d'une chanson de Kid Loco, un DJ jadis en vogue. Elle est tirée d'un album de 1999. Autant dire du siècle dernier. Je ne pense pas qu'il ait fait date. Mais il m'a accompagnée dans tellement de voyages, tellement d'aventures, dans des moments de tristesse et de joie qu'il est je crois celui que j'emmènerai sans hésiter sur une île déserte.

Brunswick, Maine. Petite ville du nord-est des Etats-Unis. C'est peut-être ça mon île, finalement. Celle de la question qu'on s'amuse à poser en forme de boutade : quel livre, disque, etc. emporteriez-vous sur une île déserte ? Brunswick est peut-être mon refuge, le lieu improbable et inimaginé (si on m'autorise ce néologisme) auquel m'ont menée les hasards de mon parcours et surtout l'une de mes décisions essentielles : l'exil.

Parfois, dans cette île, tout me semble bien loin. De l'autre côté de l'océan, un monde qui s'efface qui m'échappe mais auquel je m'accroche, en l'évoquant dans mes cours, avec mes amis ou dans mes écrits. Le pays natal. Le lieu source.

Et puis la magie du cinéma et plus précisément du documentaire me permet de revenir chez moi, l'espace de quelques instants. Comme dans un vertige qui m'emporte. Parce que moi aussi, comme l'un des protagonistes du documentaire Fi Rassi Rond-Point, réalisé par Hassen Ferhani, j'ai un rond-point dans la tête.

Pourtant mille choses nous séparent Youssef et moi, Son âge : il a à peine 20 ans. Son métier : il travaille dans les abattoirs d'Alger. Mais nous parlons au fond la même langue, non pas seulement l'algérien, mais la langue de tout ceux qui se cherchent qui se construisent. Tout ceux qui n'ont pas une autoroute dans la tête, une voie toute tracée. Comme lui au même âge et aujourd'hui encore j'ai mille chemins dans la tête, mille voix qui me parlent, qui m'interrogent, me guident ou m'égarent.

Quel beau titre, pour un documentaire d'une rare force. Le huis-clos dans les abattoirs, endroit où les ouvriers vivent et travaillent tout à la fois, impose une unité de lieu très singulière qui pourrait faire croire à une œuvre à portée essentiellement sociologique. Mais ce n'est pas un documentaire à proprement parler sur les abattoirs. On comprend vite l'essentiel : un lieu menacé, des salaires de misère, un dur labeur.

Une Algérie à deux vitesses. Il est important de le dire, de le rappeler, mais le réalisateur ne s'appesantit pas. On sent aussi qu'il a su faire oublier la caméra, l'a peut-être laissée longtemps de côté pour gagner leur confiance, expliquer sa démarche. Talent qu'on espère qu'il exploitera à l'avenir, s'il souhaite poursuivre dans le documentaire.

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Les personnages choisis par Hassen Ferhani (on imagine qu'il y en a eu beaucoup coupés au montage) disent bien plus que leur vie et leurs misères quotidiennes. Ils sont tous, du jeune Youssef au poétique Amou, d'une rare authenticité. Ils révèlent leurs rêves, leurs obsessions, leurs déceptions. Des moments volés, d'une poésie souvent bouleversante et qui poussent le spectateur d'où qu'il vienne et où qu'il soit à l'identification. Un documentaire sur l'humaine condition.

C'est aussi un documentaire très personnel, qui prend le parti pris de la lenteur. Les scènes se succèdent sans narration ce qui ne laissera pas de dérouter certains spectateurs. Choix courageux et risqué qui montre que le nouveau cinéma algérien n'a peur de rien et n'entend pas se plier à une quelconque esthétique du facile et du commercial.

Comme ces plans où la caméra est posée derrière une grille qui n'est pas seulement une métaphore carcérale mais aussi une sorte de manifeste qui dit la complexité du réel, celui des Algériens comme celui de tout spectateur. Complexité que le cinéma avec ses jeux d'ombres et de lumières, ses répliques à la fois limpides et sibyllines rend palpable.

Un documentaire dont on ne sort pas indemne parce qu'il touche à la fois au particulier - quoi de plus algérois que les abattoirs - et à l'universel. Un documentaire qui avec d'autres œuvres dont il me faudra aussi parler dans de prochains billets confirme un véritable renouveau du cinéma algérien. Les Journées Cinématographiques de Carthage ne s'y sont pas trompées en accordant à Fi rassi rond-point le prix de la meilleure première œuvre cinématographique.

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