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04/08/2015 07h:50 CET | Actualisé 04/08/2016 06h:12 CET

Chroniques japonaises (suite et fin) : Hiroshima vivante, résiliente et debout

Wikimedia Commons

Il y a des endroits comme ça. Dans lesquels on se sent immédiatement chez soi. Pour certains lieux on peut se plaire à croire à une vie antérieure dont la mémoire revient comme par magie. Grenade, le désert algérien, la mosquée des Omeyades à Damas m'ont ainsi durablement troublée. J'aime à croire que peut-être, jadis, naguère, l'un de mes ancêtres a foulé ces terres et que la mémoire de ces lieux est inscrite durablement dans mon âme et mon cœur.

Mais Hiroshima ? Comment l'hypothétique ancêtre de mes ancêtres aurait-il pu atteindre l'Empire du soleil levant? Un marin explorateur chez les Belkaïd ? C'est vrai que Ténès est un port de pêche, mais il faut tout de même raison garder.

Un aventurier contre tout guerrier chez les Melki-Ayari du Kef ? Certainement, mais que serait-il donc aller faire dans cette galère ? En réalité, ce n'est pas tant l'impression de connaître le lieu qui m'a gagnée dès mon arrivée à la gare de Hiroshima, mais plutôt la sensation que j'y serai bien accueillie.

Sans me poser plus de questions, je me dirige vers mon hôtel, que je trouve sans encombre. Un miracle, car au Japon, grâce à mon sens inné de l'orientation, et à d'autres facteurs liés à un analphabétisme passager, je ne trouve jamais ce que je cherche.

A Hiroshima, mes étoiles ou celles de la ville doivent être alignées. Je fais quelques pas émus sur la promenade de la paix. Quel joli nom qui me rappelle, si tant est que je l'aie oublié, que je ne suis pas dans un endroit comme les autres.

genbaku dome

Le dôme de Genbaku

Je me rafraichis et entame mon exploration des lieux. Je veux évidemment voir le mémorial. C'est pour cela que je suis venue. En chemin, en traversant l'artère principale de la ville ce qui me frappe c'est cette énergie, cette pulsion de vie palpable partout.

Je suis portée par la ville, par les gens, par leur allure décidée. Je marche d'un pas alerte, je me sens pleine de vie et étrangement, je n'ai pas l'impression d'être une touriste.

Face au dôme de Genbaku

Pourtant, dieu sait que nous sommes nombreux. Des Français, des Espagnols, des Italiens et des Américains bien sûr qui parfois font des hugs d'amour et de pardon aux Japonais qui les guident sur les lieux.

Je m'assois d'abord quelques longues minutes face au "dôme de Genbaku", ruines de ce qui était en 1945 le palais d'exposition industrielle, symbole de la prospérité de la ville, Il est aujourd'hui encore plus ou moins préservé et se tient droit pour rappeler le crime commis contre l'humanité par l'armée américaine, il y a exactement 70 ans.

Je ne vous rappellerai ni les faits, ni les responsables, je vous épargnerai aussi tout ce que j'ai vu et appris au musée, les brûlés, les maladies, les enfants. Les cris que j'ai eu l'impression d'entendre en déambulant dans le parc du mémorial de la paix.

Je ne vous dirai pas mes pleurs. Ma tristesse. Ma colère, ma stupeur devant ce que l'homme est capable de faire à ses semblables. A ses frères. On a beau connaître son histoire, avoir vu films et documentaires, rien ne prépare à cela.

On dit que tous les ans, le maire d'Hiroshima envoie un courrier aux différentes nations possédant la bombe atomique, leur enjoignant de cesser toute activité militaire nucléaire.

J'admire son abnégation. Mais quel poids pouvons-nous avoir vraiment ? Comment agir? Que faire ? Autant de questions qui n'ont cessé de me tarauder tout au long de ma visite.

hiroshima after the bomb

Hiroshima, après la bombe

Je crois que l'attitude la plus simple et la plus modeste à avoir est celle des habitants de Hiroshima même. Ne jamais oublier, mais continuer à vivre. Follement. Gaiement. Jusqu'à l'ivresse. Continuer à rire. A aimer. A donner. Le musée d'art contemporain de la ville témoigne de ce dynamise retrouvé. Hiroshima, la résiliente.

Continuer à avancer. Comme ce restaurateur à la joie de vivre incroyable, qui sur les recommandations de son fils, ami de l'un de mes amis (ah ! les voyageurs et leurs réseaux) m'attendait pour dîner. Nous avions à tout casser 10 mots de vocabulaire en commun. Entre mes trois mots de japonais et ses sept mots d'anglais.

"Oh Algeria ! Fish ? Fish ! No ?"

Il a eu la délicatesse d'appeler son fils vivant à Paris pour qu'il puisse me demander si je n'avais aucune allergie et vérifier que je ne voulais vraiment pas boire d'alcool. A un moment de la soirée mon hôte a une révélation : "Oh Algeria ! Fish ? Fish ! No ?" J'acquiesce, je souris, je montre du doigt les crevettes et les oursins.

Les oursins, ça le surprend un peu, et je lui fais une vraie tête de manga pour lui dire que j'adore ça. On parle sport avec quelques noms d'athlètes japonais et algériens. Ouai, bon, je ne connais que le "King Kazou" et "Zizou" est français, mais on se comprend.

children peace monument

Children's Peace Monument

Il me demande ce que je fais dans la vie, si je suis artiste comme son fils photographe. Je réponds affolée, ah non, non, non surtout pas (j'en profite pour faire une grosse bise en passant à tous mes amis artistes qui savent combien je les aime). Je dis "teacher". Il est dubitatif. Je répète, insiste: "teacher, professor" et là un brin admiratif il finit par s'écrier : "Oh, Sensei". Sensei, oui. J'avoue que ça me plaît bien.

Sans mes amis et leurs adorables attentions, après un après-midi chargé en émotions je serais rentrée seule à l'hôtel, j'aurais acheté un bento que j'aurais mangé face à un film et j'aurais sombré dans la déprime en broyant du noir sur l'humanité et les atrocités dont elle est capable. Grâce à mes amis, j'ai mangé des sushis à n'en plus pouvoir, j'ai ri, parfois aux larmes, surtout pendant la séance obligatoire petite photo de groupe. On est au Japon tout de même!

Je n'en ai pas pour autant baissé la garde. Au bout du bar, un client se mêle à la conversation. Il parle au restaurateur, j'entends les mots Algeria, El Qaida, terrorismeu. Tout cela ne me dit rien qui vaille. Il finit par m'adresser directement la parole: "Algeria, dit-il. Islam ?" Je me tourne lentement vers lui. Le regarde dans les yeux. Lui répond calmement avec un sourire fatigué : "Yes, Islam" et soulève mon verre d'Iced Tea pour trinquer de loin. La discussion est close.

De belles étoiles veillent

Je profite de la présence d'une adorable jeune fille qui parle anglais pour dire à mon hôte combien je le remercie de son accueil chaleureux. J'attends quelques minutes encore avant de partir. Le client est rond comme un coin. La jeune fille anglophone qui l'accompagne a le regard bien triste. Sa question a bel et bien sonné la fin de la fête.

hiroshima peace park

Hiroshima Peace Park

Je quitte le restaurant sans réussir à payer un yen pour mon repas. Mon hôte est catégorique. Je suis émue aux larmes. Je repasserai le lendemain avec un petit cadeau pour le remercier, mais je regrette de n'avoir rien eu sur moi qui renvoie à l'Algérie ou à la Tunisie. Mais je reviendrai un jour. Ou peut-être ma nièce qui aime tant le Japon. Elle aura peut-être, elle aussi, l'impression de connaître ce lieu depuis toujours.

L'âme légère et le pas lent je reprends le chemin de mon hôtel. Je me rend compte en voulant acheter des cigarettes que j'avais oublié mon portefeuille dans ma chambre (oui, oui et cela ne sera ni la première ni la dernière fois). Quand je vous disais que veille désormais sur Hiroshima de bien belles étoiles que je ne remercierai jamais assez. Peace.

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