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25/02/2018 10h:13 CET | Actualisé 25/02/2018 10h:13 CET

Ce que vient faire un chien dans le raisonnement d'un docteur en sociologie

Arvind Garg via Getty Images

Rafik est plus qu'un collègue, un ami... Un ami de ce qu'il y a de plus ordinaire. Peu bavard, moyennement intelligent, mais doté d'une intuition qui manquerait à beaucoup de gens évoluant dans son environnement, la fac. Rafik est enseignant. Et parce qu'il avait, un jour, mal choisi le moment pour rendre visite à son supérieur, il s'était vu confier la triste tâche de diriger le département de sociologie. Ce qui fut effectivement fait. Mais ça, c'est une autre histoire que je raconterai bien un jour.

Rafik est chef de département, il est de ce fait un ami extraordinaire. Un statut qu'on veut bien accorder aux responsables d'entre nos copains, même si la semelle de ma godasse a parfois un résonnement plus sain que le leur.

Le portrait que je viens de brosser de l'ami Rafik est sans intérêt aucun. Le seul élément de la description qui mérite qu'on s'y attarde, serait ce trait qui le caractérise tant, celui d'être divinement intuitif.

C'est lors d'une discussion entre collègues que j'ai découvert cette particularité que je ne connaissais pas jusqu'alors de sa personne. L'un des compères, et pour une raison que j'ignore, avait éprouvé le besoin de nous parler du chien qu'il venait d'adopter. L'acte en soi est grandiose, peu commun, courageux, cet acte même qui consiste à offrir le gîte et la gamelle à un cabot en difficulté dans son errance. Cela serait même faire preuve d'une noblesse d'âme, du summum de l'humanité, et ce quand on connait le peu d'estime qu'on porte pour les chiens dans notre société.

Tout le long du récit, Rafik n'a pas branché. On voyait bien à sa manière de considérer le plancher que le récit de l'adoption ne l'intéressait guère, l'ennuyait même. Ni la couleur ou la longueur des poils, ni le poids, ni n'importe quel autre détail concernant le clébard n'a pu arracher un rictus, une moue, un sourire de sa part. Jusqu'au moment où le collègue avait lâché le nom de baptême de l'animal. Loki.

On voyait bien (étais-je le seul à l'avoir remarqué ?!) que dans l'esprit de Rafik les événements prenaient une autre tournure, qu'il était prêt à se jeter, pieds joints, dans la discussion, de partager les souvenirs qui lui revenaient de très loin. Si ce n'est cette satanée intuition qui le força à rester sur ses gardes, à maintenir son mutisme. Rafik ne dira rien ce jour-là, ni un autre jour d'ailleurs.

Ce que j'appelle intuition dans ce texte, c'est ce qui fait de mon ami un assez bon sociologue, quelqu'un capable d'intellectualiser même les plus banales des situations de son existence, de faire appel, voire d'employer un savoir "sacré", durement acquis, au moment m.

En lecteur attentif de Bourdieu il savait que la parole qu'on prononce, l'idée qu'on formule, le geste qu'on se hasarde à effectuer avaient une valeur marchande. Il avait la certitude que les connaissances qu'il détenait à propos de Loki, "super vilain" et demi-frère de Thor (un personnage de l'univers Marvel devenu célèbre après qu'un fou de Dieu se soit acharné sur la poitrine d'une statue en pierre à Aïn El Fouara) avaient pour le groupe de collègues le prix d'une poignée de sable pour un nomade. Se lancer dans un interminable monologue sur l'influence de la mythologie (aussi bien grecque que scandinave) dans les comics et autre littérature de science fiction du début du siècle dernier n'aurait était d'aucun intérêt, voire de très mauvais gout. Cela aurait même suscité des railleries moqueuses de la part des membres du groupe.

C'est dans la visée d'éviter toute "communication violente" que Rafik s'est abstenu de l'ouvrir. D'un, le champ dans lequel il se trouve, et il tient à s'y maintenir en tant qu'agent, est hostile au discours qu'il porte dans sa tête, et de deux (ce qui n'est pas sans lien avec le premier point), la marchandise qu'il a à proposer n'a pas sa place sur les étals du marché linguistique que ses collègues animent. Un commentaire sur le Clasico, une plainte sur le pouvoir d'achat qui ne cesse de se détériorer ou une critique acerbe de l'agissement de l'un d'entre nous seraient plus appropriés à formuler au sein du cercle auquel il a choisi d'appartenir.

Parler de BD, de musique classique, d'un texte théâtral serait quelque peu mal venu. Rafik a conscience du drame qu'il vit, celui d'avoir adopté, dans sa jeunesse, une "culture pop" qui n'était pas celle de ces (futurs) compagnons. De ce fait, il ne partage pas avec eux le même capital social, les mêmes références littéraires, musicales, cinématographiques, etc. Il est (pour dire les choses simplement) victime d'une reproduction sociale qui le force à redoubler d'efforts pour s'intégrer dans un champ dans lequel il a fini par échouer.

Evidemment tout ce qu'il vient d'être écrit n'est que pure invention, il n'existe point de Rafik. Encore moins de cabot dénommé Loki, mais le scénario qui sous-tend cette fiction est tout à fait plausible. Vous vous demandez certainement pourquoi j'ai osé cette prouesse, accomplie de manière si maladroite -il faudrait le préciser.

Tout ceci a un rapport avec l'article que j'ai eu la triste expérience de parcourir la semaine passée dans les pages d'El Djoumhouria. Il s'agit d'une "note" critique de "l'ensemble de l'œuvre" de Pierre Bourdieu. L'auteur, un étudiant bien de chez nous, qui estime, qu'avec un diplôme de magister en poche et un titre de docteur qui se profile à l'horizon, capable de faire une lecture critique de l'œuvre d'un auteur comme Bourdieu. Mais faut-il encore l'avoir lu cette œuvre !

Loin de mon esprit l'idée de m'ériger en défenseur de Bourdieu, quelques uns de ses disciples et autres amis le font fort bien. Aussi, je ne fais pas partie de ceux qui sanctifient le personnage, parce qu'il faudrait qu'il soit béatifié avant. Chose qui n'est pas encore faite, du moins à ma connaissance.

Mais (blague à part) je me devais de réagir, dire que nous comptons parmi nos doctorants des êtres d'une grande intelligence, et d'une toute aussi grande humilité. Conscients de leurs lacunes, ils font tout pour y remédier. Arrivent à saisir une pensée dans sa complexité, et ne se contentent pas de définitions toutes prêtes (de deuxième, voire de troisième main) qui la résume. Tout ça pour dire que critiquer c'est bien, mais lire et tenter de comprendre c'est encore mieux. Pour réussir il n'y a point de secret, il suffit de travailler tout en restant humble.

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