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08/12/2015 04h:01 CET | Actualisé 08/12/2016 06h:12 CET

Création d'une coalition mondiale contre Daech: les raisons d'un échec

TERRORISME - Devant l'atrocité des attentats commandités par Daech à Beyrouth, à Paris, en Tunisie ou au Bangladesh, la communauté internationale a enfin pris conscience de la nécessité de collaborer pour éradiquer ce groupe terroriste qui constitue, actuellement, une menace très sérieuse pour la paix et la sécurité internationale. En effet, plusieurs Etats appellent à la création d'une coalition "mondiale" pour lutter efficacement contre ce phénomène terroriste.

TERRORISME - Devant l'atrocité des attentats commandités par Daech à Beyrouth, à Paris, en Tunisie ou au Bangladesh, la communauté internationale a enfin pris conscience de la nécessité de collaborer pour éradiquer ce groupe terroriste qui constitue, actuellement, une menace très sérieuse pour la paix et la sécurité internationale. En effet, plusieurs Etats appellent à la création d'une coalition "mondiale" pour lutter efficacement contre ce phénomène terroriste.

La France qui, suite aux multiples attentats subis sur son sol, s'est officiellement déclarée en "guerre" contre Daech, a en conséquence renforcé ses frappes aériennes en Syrie. Toutefois sans appui international, cette réaction militaire est vouée à l'échec. C'est la raison pour laquelle le président François Hollande s'est efforcé de convaincre tous les pays de mettre en place une coalition "mondiale" contre Daech.

La plupart des pays ont rejoint cette position, d'autres ont préféré engager des débats internes au niveau de leurs institutions parlementaires pour décider de leur contribution à une telle alliance. Néanmoins, les Etats-Unis et la Russie mènent déjà leurs propres coalitions pour lutter contre l'expansionnisme de Daech. Les Etats-Unis, en premier lieu, ont mis en place, depuis septembre 2014, une coalition "internationale" qui regroupe plus d'une quarantaine de pays dont quelques Etats arabes.

Certains participent directement aux actions militaires (USA, France, Jordanie, Australie...), d'autres par contre, s'investissent indirectement par voie diplomatique, humanitaire ou par la fourniture de renseignements. Parallèlement à cette coalition internationale, se trouve une autre alliance menée, cette fois-ci, par la Russie réunissant l'Iran, l'Irak et le régime de Bachar Al Assad. Le président syrien avait, d'ailleurs, rencontré le président Poutine à Moscou afin de coordonner les activités de cette coalition.

Sous prétexte de lutter contre Daech, plusieurs frappes aériennes ont été engagées et des centaines de sites bombardés par les deux blocs. Cependant, force est de constater qu'après plus d'une année, les objectifs énoncés sont loin d'être achevés. Au contraire, la puissance de ce groupe terroriste ne cesse de s'accroître et ses actes meurtriers prennent une ampleur de plus en plus grande. La succession des attentats à Beyrouth, à Paris, à Tunis ou au Bangladesh démontre parfaitement ce constat.

Devant cette situation, le Conseil de sécurité s'est enfin mobilisé en adoptant, le 20 novembre 2015, une résolution invitant tous les Etats à participer activement et conjointement pour éliminer Daech, qualifié de "menace mondiale et sans précédent contre la paix et la sécurité internationale". En d'autres termes, le Conseil de sécurité appelle les pays à unir leurs forces sous une même coalition et agir dans un but commun pour maintenir la paix et la sécurité mondiale.

Dès lors, plusieurs débats sur les objectifs, le fonctionnement, la durée et l'étendue de cette coalition mondiale se sont multipliés. Mais au-delà de ces nombreuses questions, se pose la problématique suivante: "Les Etats sont-ils prêts à renoncer à leurs différends et à favoriser la création d'une coalition mondiale ayant pour objet de sauver la Syrie et l'Irak, puis rétablir l'ordre dans la région?" La réponse tend vers la négation.

En fait, l'existence d'une coalition mondiale suppose un leadership qui puisse assurer une coordination entre les membres aussi bien dans la mise en œuvre des actions unifiées que dans la réalisation des objectifs communs. Un tel leadership n'existe guère aujourd'hui car si les opinions se rejoignent du point de vue diplomatique, il ne demeure pas moins que sur le terrain, on enregistre l'absence d'une coordination à l'échelle mondiale. Cela s'explique, principalement, par la domination des intérêts divergents (I), et par l'absence d'une feuille de route politique susceptible d'assoir l'ordre dans la région (II).

I. Domination des intérêts divergents

L'existence de deux coalitions crées pour éliminer Daech justifie clairement que chaque partie cherche à utiliser "le prétexte d'éradiquer cette organisation" pour satisfaire ses propres intérêts stratégiques. En effet, la présence de ce groupe terroriste, comme acteur majeur dans la région, constitue une opportunité pour les deux blocs afin d'imposer leur volonté et de la faire triompher. Ainsi, la destruction de Daech ne constitue que l'objectif manifeste des deux coalitions, alors que de manière latente, ils conçoivent ce phénomène terroriste comme une carte stratégique dont il faut profiter.

Pour la coalition occidentale, les enjeux sont importants. Les Etats-Unis, par exemple, considèrent l'expansion de Daech en Syrie et en Irak comme une occasion de renforcer leur coopération militaire avec le régime irakien à travers la réhabilitation de l'armée, mais aussi une opportunité pour légitimer le réarmement des tribus et des groupes sunnites. L'objectif étant non seulement la lutte contre Daech, mais surtout l'affaiblissement de l'influence iranienne sur le pays. Cela explique la raison pour laquelle 75% des frappes de la coalition se concentrent sur l'Irak. Quant à la Syrie, la présence de Daech permet de réduire le contrôle du régime de Bachar Al Assad sur le territoire, ce qui aura tendance à l'affaiblir.

Les pays du Golfe partagent la même position. Ces derniers participent aussi à la lutte contre Daech, mais jugent leur présence comme une opportunité stratégique. Le développement d'un groupe armé sunnite combattant les milices chiites ne pourra que réduire l'influence iranienne dans la région et conduire, par conséquent, à la neutralisation de cet axe chiite tant redouté par les monarchies du Golfe, notamment l'Arabie Saoudite.

La politique de la Turquie, quant à elle, se caractérise par son ambigüité. En effet, la Turquie mène un jeu plutôt trouble. D'une part, elle participe à la coalition internationale pour éradiquer Daech, mais d'autre part, n'est pas contre sa présence dans la région voire à proximité de ses frontières. Certains l'accusent même de saboter le projet de la coalition mondiale après l'incident militaire avec la Russie. D'une manière générale, la Turquie s'intéresse particulièrement à la menace kurde et désire le départ du régime syrien. Dès lors, les responsables du pays demeurent convaincus que le combat opposant le groupe terroriste Daech aux Peshmergas kurdes et au régime de Bachar Al Assad ne serait que bénéfique pour la Turquie.

Face à cette coalition occidentale, se situe une alliance stratégique menée par la Russie et regroupant l'Iran, l'Irak et le régime Al Assad. Paradoxalement, cette coalition a pour principal objectif l'élimination de Daech. Ladite coalition a renforcé ses actions après que cette organisation terroriste a revendiqué l'explosion d'un avion civil russe au Sinaï en Egypte. D'ailleurs, un centre de renseignement a été mis en place sur le territoire irakien pour coordonner les activités militaires des membres de cette alliance.

Cependant, il est valablement admis que les frappes russes menées en Syrie ne concernent que rarement les installations de cette organisation terroriste. Cela s'explique par le fait qu'à l'instar des pays membres de la coalition internationale, la présence de Daech a été instrumentalisée par la Russie et ses partenaires pour satisfaire leurs propres intérêts stratégiques. Il s'agit de fragiliser l'opposition armée tout en apportant une crédibilité à la thèse du régime de Bachar Al Assad qui se dit combattre le phénomène terroriste dans son pays. Ce contexte a permis sans aucun doute de redonner un nouveau souffle au régime syrien et de faciliter voire légitimer l'intervention militaire de la Russie et de l'Iran qui participe, soit directement, soit par le biais de ses milices comme le Hezbollah.

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Outre l'exploitation de la présence de Daech, le projet de la coalition mondiale souffre d'un profond désaccord concernant la participation effective du régime de Bachar Al Assad aux opérations. Au moment où les Etats-Unis, les pays occidentaux et les Etats arabes refusent catégoriquement l'élaboration d'une coalition comprenant le régime syrien, la Russie et son partenaire iranien s'appuient sur l'absence de forces terrestres sur le terrain pour exiger la présence de l'armée régulière de Bachar Al Assad. En effet, la Russie et l'Iran perçoivent le projet de la coalition mondiale comme une opportunité pour redonner une légitimité au président syrien et conforter sa position, un enjeu que tentent d'éviter les Etats-Unis et ses partenaires, en particulier les pays du Golfe.

Devant cette situation, il apparaît évident que la présence de Daech a été instrumentalisée par les uns et les autres pour des raisons stratégiques, handicapant ainsi la création d'une vraie coalition mondiale contre ce groupe terroriste. Par ailleurs, l'élaboration d'une alliance mondiale devra, non seulement détruire Daech, mais instaurer également l'ordre sécuritaire et politique dans la région, notamment en Syrie, en Irak voire aussi au Liban. Cela exige la mise en œuvre d'une feuille de route politique unifiée. Cependant, la difficile élaboration d'un tel plan constitue un autre obstacle à la création d'une coalition mondiale (II).

II. Absence d'une politique unifiée pour rétablir l'ordre dans la région

L'expérience de l'Afghanistan, de l'Irak et de la Libye ont montré que l'approche militaire ne peut à elle seule garantir le rétablissement de la sécurité. Au contraire une focalisation trop démesurée sur l'appareil militaire contribue au développement du chaos et de la déstabilisation, créant ainsi un climat favorable pour l'expansion des groupes terroristes. En fait, la réinstallation de l'ordre dans le Proche-Orient exige l'élaboration d'une politique "d'après guerre" permettant la réintégration du tissu social, le renforcement de la stabilité politique et sécuritaire ainsi que la relance de la machine économique des pays concernés, l'Irak, le Liban et la Syrie en l'occurrence.

Pour ce faire, une feuille de route politique unifiée serait nécessaire. Là aussi, la situation demeure complexe car de nombreuses questions restent en suspens: Que fait-on après Daech? Quel type de régime en Syrie et en Irak? Comment résoudre la situation politique au Liban? Comment mettre fin aux milices et aux trafics d'armes dans la région?

Plusieurs sommets Internationaux et des réunions "de haut niveau" ont été organisés pour apporter des réponses, mais en vain. La domination des intérêts stratégiques individualistes fait en sorte qu'aucune perspective n'est réellement prévue. D'ailleurs, l'incapacité d'élaborer un projet politique commun pour la Syrie avec la participation des parties concernées s'explique par le conflit stratégique qui oppose les pays occidentaux face à la Russie et l'Iran sur l'avenir du régime de Bachar Al Assad.

En effet, les pays occidentaux, à leur tête les Etats-Unis, rejoignent l'opposition syrienne et refusent d'inclure le président Al Assad dans l'avenir du pays. Toute discussion ou négociation avec lui concernera son éviction. Craignant que cette démarche aboutisse à l'instauration d'un régime pro-occidental en Syrie, la Russie et l'Iran s'accrochent à leur allié traditionnel et rejettent cette proposition. Pour protéger leurs intérêts stratégiques, les deux pays exigent l'élaboration d'un projet politique qui devrait inclure le président syrien. De ce fait, la solution politique en Syrie et la préservation de l'avenir de la région restent largement tributaires des intérêts stratégiques difficilement conciliables.

A défaut d'un rapprochement entre les pays occidentaux et la Russie, la création d'une coalition "mondiale" pour la lutte contre Daech et le rétablissement de l'ordre dans la région semble de plus en plus difficile et très complexe. Conscient de cette situation, le secrétaire d'Etat américain John Kerry affirme que "la Russie peut jouer un rôle extrêmement constructif et important en Syrie à condition de se concentrer sur la lutte contre Daech et d'être sincère dans les pourparlers de paix relancés à Vienne". Le processus de convergence des volontés est, donc, loin d'être lancé puisque chaque partie s'accroche à ses intérêts stratégiques, mettant ainsi en péril la création de cette coalition mondiale tant désirée.

De tous ces éléments, on peut dire que la création d'une coalition mondiale contre Daech est un projet mort-né! Alors que la menace terroriste s'amplifie progressivement faisant des milliers de victimes humaines et instaurant un climat de peur et d'insécurité au niveau planétaire, les Etats-nations se focalisent sur leurs intérêts stratégiques et individualistes. Cela démontre parfaitement l'antagonisme qui caractérise le système international et reflète surtout l'immoralité des relations interétatiques en ce début du 21ème siècle.

Il est grand temps aujourd'hui de dépasser cette situation en s'unissant et en agissant en tant que communauté internationale ayant les mêmes valeurs et poursuivant les mêmes objectifs, c'est-à-dire l'épanouissement, la sécurité et la prospérité de l'humanité. Les négociations mondiales à l'occasion de la COP 21 organisée à Paris offrent aux nations une nouvelle opportunité pour concrétiser cette approche. Reste à savoir si nous avons la volonté de relever ce défi.

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