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26/10/2015 04h:22 CET | Actualisé 26/10/2016 06h:12 CET

La révolution du stéthoscope

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SOCIÉTÉ - Comme le dit si bien Jacques Salomé, "les maux parlent plus fort que les mots, ils se crient face au silence des mots", et celui qui ne comprend pas ton silence, n'arrivera jamais à comprendre tes mots. Aujourd'hui le médecin marocain se révolte, après tant d'années de souffrance dans l'ombre. Aujourd'hui, le médecin marche, proteste, boycotte, pour la dignité. La sienne, et celle de ses patients. Près de 20.000 médecins sur le territoire national crient et scandent d'une seule voix: "Assez!"

Le commun du peuple croit que la grève des médecins est née hier, et qu'elle est une réaction directe au projet de loi du service civil obligatoire (SCO). Le mouvement des médecins a commencé il y a bien plus de six années, le SCO n'était que la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. Avant d'en arriver à la rue, les médecins ont travaillé avec des brassards noirs sur le bras, en signe de protestation, ils ont organisé des sit-­in d'une petite heure dans les locaux de leurs facultés et CHU, ils ont fait des grèves d'une matinée, puis d'une journée, mais face à un ministère qui fait la sourde oreille, face à l'oeil aveugle de l'opinion publique, il ne leur restait d'autre recours que de déserter les bancs des facultés, et inonder les rues de la capitale.

Devant la situation désastreuse d'un secteur public en faillite, le nouveau gouvernement s'est vite rendu à l'évidence que le système était d'ores et déjà en phase terminale. La solution? La manoeuvre tant connue dans notre contexte marocain, de la route à l'hôpital: oublier le curatif, et user de l'approche palliative. Très vite, et sans annonce préalable, le médecin s'est retrouvé pointé du doigt par un ministre (médecin aussi au passage), le blâmant pour tout ce qui va mal dans un pays où rien ne va.

Durant toute notre longue formation, nos professeurs nous ont dit et répété qu'il fallait "faire avec les moyens de bords. Ici nous faisons de la médecine de guerre". Les urgences des hôpitaux ont été converties en champs de batailles. Sommes-nous à blâmer pour les pannes de scanners? Pour la bureaucratie de l'hôpital qui oblige les gens à faire la queue pendant des heures devant les régies, retardant, par conséquent, leur prise en charge. Sommes-nous la cause des pénuries des médicaments de base? Des rendez-vous à presque une année d'intervalle? Qu'a-t-il fait, cet étudiant ou lauréat en médecine, pour mériter tant de haine et d'injures?

Je vous dis ce qu'il a fait. Il a porté le fardeau d'un système en détresse, il a été la façade d'un immeuble en ruine. Cet étudiant qui, depuis sa 3ème année, conjugue hôpital le matin, cours l'après-midi et gardes le soir. Cet étudiant qui subit les humiliations quotidiennes d'une hiérarchie quasi-militaire, car après tout, on est en guerre. Qui subit plaintes et insultes pour la simple raison qu'il est "trop jeune" pour certains patients, ou parce qu'on voit en lui un futur vampire. Cette jeune fille ou ce jeune homme qu'on s'acharne à traiter de bourge sans raison.

Toute cette jeunesse qui travaille sans même une assurance médicale. Où était votre indignation quand ma collègue est morte de tuberculose intestinale, contractée à l'hôpital? Où était votre colère quand mon ami et collègue a été atteint d'une encéphalite herpétique depuis le service, pour se voir refuser le scanner d'urgence, car non assuré? Cet étudiant à qui on donne une bourse misérable de 110 dirhams par mois!

Après tu viens, citoyen, te rallier à la cause d'un ministre n'ayant jamais quitté sa confortable région de Casa­blanca/Rabat pour te servir, et qui préfère les consignes du FMI, à ses soit-disant "enfants". Tu viens me dire que je suis endetté envers ce ministère qui a financé mes études, que contrairement à toi, je ne suis pas un enfant du peuple, et je ne peux jouir des mêmes droits que toi. Pire encore, tu viens me demander de rembourser des études gratuites.

Cher citoyen, que tu veuilles l'admettre ou pas, je suis comme toi. Mon droit à la gratuité des études est constitutionnel. Oui, issu de cette constitution approuvée à 98%. Tu dis que tes parents ont payé mes études, moi je dis que les miens ont payé les tiennes. Cher citoyen, je ne suis pas là pour m'opposer à toi, j'ai consenti à te servir, mais c'est en réalisant que je ne pouvais le faire, que je ne pouvais assurer ni ta dignité, ni la mienne, que je sors aujourd'hui, que je me révolte.

Je reste profondément abasourdi devant cette apathie généralisée, digne d'une épidémie de maladie coeliaque, qui pour le moins justifierait le nombre d'absurdités débitées sur nos réseaux sociaux.

"Vous ne voulez pas servir votre pays" j'entends dire, "vous ne voulez pas partir dans les zones enclavées". Mais ces étudiants ne sont-ils pas des citoyens, eux aussi? Je voudrais bien savoir ce que le ministère a fait pour eux. Figurez-vous que toutes nos affectations, après réussite des concours de fin de spécialité ou d'intégration, sont dans lesdites zones. L'argument est donc invalide. Figurez-vous aussi que bien avant toute cette histoire de service civil, les étudiants en médecine et ce depuis belle lurette, organisent annuellement des dizaines de caravanes médicales, dans des zones reculées, et ce de leur propre gré. Car, et je suis désolé de vous décevoir, le serment importe, la médecine nous passionne et le patient prime toujours.

C'est d'ailleurs en faisant ce genre de déplacement qu'on se rend compte de la vraie situation du secteur de la santé dans notre pays. Du manque effrayant de moyens, et de la très mauvaise répartition des soins. "Alors partez!", me diriez-vous. Le départ n'est pas la source du problème. Ce sont les conditions du départ.

Mon service civil, moi je l'ai fait. Mon cher pays ne me reconnait pas en tant que docteur en médecine sur son propre territoire, et m'accorde un diplôme qui équivaut à un master, après 8 ans d'étude et sans année répétée. Donc avec mon diplôme de master, soit 5 années, j'ai 3 années de plus à passer à l'hôpital, à travailler 26 mois de suite et sans congés, là aussi à coupler avec mes examens de fin de parcours et ma thèse de master. Durant ces 26 mois, je fais le travail du généraliste et plus encore, je m'occupe des urgences, et je participe au bloc opératoire. Je commence mes journées un lundi, et les termine un mercredi après midi. Mon cher citoyen, voyez-vous, mon service civil je l'ai réalisé. Rembourser? Je faisais tout ce travail sans contrepartie.

Faisons le calcul. Un salaire de médecin généraliste ou résident est de 8.800 dirhams (je faisais le même travail pour une bourse de quelques dirhams). Multipliez ce chiffre par 26 mois. Oui vous avez bien calculé, 228.000 dhs par médecin. Maintenant multipliez le tout par 3.000 étudiants en 6ème et 7ème année, et dites moi si notre dette n'est pas payée.

L'obligation du médecin est une obligation de moyens, avant d'être de résultats. Je ne nous acquitte d'aucune responsabilité ici, car si erreur commise, on est tous égaux devant la loi. Ceci dit, quand on travaille dans un hôpital dépourvu de moyens, nos résultats ne peuvent être meilleurs. Il n'est pas rare que je me retrouve à choisir entre deux vies, car je suis en disposition d'un seul respiratoire, machine à ventilation assistée, pour deux malades. Je reçois des familles ne pouvant se permettre le luxe, appelons-le ainsi, d'une prise en charge dans une clinique, et d'aucun hôpital étatique ne disposant d'une unité de réanimation. On lance un système comme le RAMED qui ne vient en aide qu'à quelques millions de démunis seulement, mais quadruple l'affluence dans les hôpitaux, sachant qu'on ne dispose que d'un seul médecin pour 1.000 habitants.

Devant tout cela, je ne me peux que m'indigner, je ne peux que penser à comment seraient les conditions de mon travail ailleurs, sachant que dans l'une des plus grandes villes du royaume, on ne dispose pas des bases décentes de travail.

Contrairement à notre chef du gouvernement, je refuse de te promettre le traitement par l'effort et à la graine de nigelle, remède de tout sauf la mort, puis partir bénéficier des facilités de Cheikh Zayd. Si je milite aujourd'hui, c'est aussi pour que tu aies accès aux mêmes qualités de soins. Et bien que notre ministre vous refuse les hôpitaux suisses, nous sommes convaincus que le Maroc les mérite.

Malheureusement, beaucoup usent du faux prétexte de la noblesse du métier pour railler nos revendications d'un meilleur salaire, digne de nos longues années d'études et nos longues heures de travail.

Cher citoyen, l'une n'annule pas l'autre. Bien que je considère tous les métiers comme nobles, cette noblesse se traduit par l'éthique, l'honnêteté, et l'humilité, non par un salaire moindre. Cher citoyen, je ne te critique guère quand tu t'assoies avec ton futur employeur négocier ton contrat, tes jours de congés, ton assurance et ta retraite. Et je suis comme je suis, comme toi, bien que tu peines encore à l'admettre.

Cher citoyen, tout comme tu auras éventuellement besoin de moi, j'ai besoin de toi aujourd'hui. Nous devons lutter ensemble contre une privatisation du secteur de la santé qui conduira à notre ruine mutuelle. Si cela continue, l'hôpital public se convertira en cimetière. Bientôt, les 60% d'analphabètes au Maroc devront apprendre à parapher leurs contrats d'assurances médicales, et les 10% de chômeurs devront nous faire de la place, à nous, chômeurs en médecine, après nos deux années d'exil.

Malheureusement, malgré nos fréquentes exhortations, il y en a qui disculpent la violence contre nous, qui se réjouissent de voir des futurs médecins se faire arrêter et tabasser au sein même de leur propre faculté. A ces personnes je dis honte à vous! D'approuver ce genre d'actes sous prétexte que ce soit "monnaie courante" dans les autres établissements.

Il fut un temps où l'on a soigné des militants du 20 février maltraités, des étudiants des cités universitaires sauvagement lynchés, des policiers, des gendarmes, des agents de la sécurité. A ces forces de l'ordre qui ont tout le temps été bien prises en charge par nos soins, j'ai envie de dire que si on vous a remis sur pieds, ce n'était pas pour le recevoir dans le derrière après.

Hier, la seule leçon à retenir était que l'unique raison derrière laquelle on qualifie les universitaires marocains de "crème de la crème", était de pouvoir les fouetter par la suite, sous la bénédiction des leurs doyens, et de la soi-disant élite marocaine.

Notre combat pour la dignité continue, et la santé de demain commence aujourd'hui, et par nous. Nous espérons retrouver nos hôpitaux la tête haute, fiers et dignes, et en possession des moyens de servir. Après tout, un médecin n'est pas un bon médecin s'il n'a été lui-­même malade.

La grève des étudiants en médecine en dix dates-clés

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