LES BLOGS
20/01/2016 12h:10 CET | Actualisé 20/01/2017 06h:12 CET

Certaines personnes immortalisent la vie, d'autres sèment la mort!

HOMMAGE - La mort de l'artiste photographe franco-marocaine Leila Alaoui nous a énormément touchés. Bien évidement, toutes les victimes tuées par ces fanatiques sanguinaires, à Paris, à Beyrouth, à Ouagadougou et ailleurs, ainsi que toutes les victimes déchiquetées par les bombes lâchées par des avions aveugles que des gouvernements, tout aussi aveugles, ont affrétés, bref, toutes ces vies arrachées nous touchent et nous bouleversent.

Mais si nous avons décidé d'écrire ces quelques mots pour rendre hommage à Leila Alaoui, c'est parce que non seulement nous avons eu le plaisir au Gadem[1] de collaborer avec cette belle âme, cette artiste militante, notamment en 2012 où elle avait activement participé à la 3ème édition de Migrant'Scène Rabat, mais aussi parce qu'elle incarnait ce Maroc dont nous rêvons et pour lequel nous nous battons: libre, étonnant, pluriel, sensible, attentif aux démunis, lumineux et universel.

Les photos de Leila Alaoui mettaient en scène l'humanité, souvent à travers des visages, lumineux, tourmentés, burinés, mais jamais désenchantés. De ces visages, sièges de nos identités, chantres de notre singularité, elle a débusqué la vie, partout! Même dans les endroits où on pourrait penser qu'elle ne puisse pas exister. Elle a immortalisé la vie pendant que les machines de guerres s'ingéniaient à la ruiner et à médiatiser la mort.

L'œuvre artistique de Leila Alaoui était totalement à l'opposée de ces forces destructrices et elle, était l'exact contraire de ces ennemies de la joie et de l'espoir. Dans son travail, elle n'a eu de cesse d'immortaliser la vie, sa fragilité et son éclat, sa multitude et sa poésie, les aventures et les errances qu'elle articule, les crises existentielles et les splendeurs qu'elle précipite. Elle était une médiatrice de l'humanité.

C'est pour cela que nous sommes tant touchés par sa subite disparition, car même ceux qui ne la connaissaient peu ou pas avaient l'impression de l'avoir toujours connue. Nous nous retrouvons dans ses photos où des identités individuelles, en quête d'existence, cherchent leur chemin dans les parcours sinueux de la vie: "Son œuvre fut une pellicule de l'humanité.".

photos leila alaoui

Photos par Leila Alaoui

D'autant plus qu'elle a su aussi montrer la vulnérabilité de la vie tout en étant du côté de celles et ceux qui la subissent. Elle a dévoilé les oubliés, les pauvres, les exilés, les marginaux, mais sans aucun misérabilisme: dans son œuvre, ils sont nous et nous sommes eux. Par exemple, dans "The Moroccans", portraits de Marocaines et de Marocains, elle a mis en lumière des personnages de la société marocaine connus de tous mais que nous avons laissés sur le bord de la route du développement économique que nous dicte notre besoin de modernité, et que le tourisme de masse a fini par folkloriser.

A ces personnages, qui viennent parfois taper à la vitre d'une voiture pour demander l'aumône, ou, pour quelques dirhams, se faire prendre en photo avec des touristes trop pressés de ramener dans leur valise de "l'identité marocaine", elle leur a rendu la dignité qu'ils méritent.

Elle avait fait de même avec les migrants venus des pays d'Afrique Noire. Elle nous a rappelé, simplement mais efficacement, qu'ils étaient nous et que nous sommes eux. Elle nous a rappelé que le Maroc a toujours été l'Afrique et que nous sommes Africains. #‎Nous_sommes_Leila parce qu'elle a su dans son œuvre être nous, être l'humanité!

Nous tenions au Gadem à lui rendre hommage et à lui dire qu'elle nous manque déjà. Nous présentons nos plus sincères condoléances à sa famille et à ses proches. Nous pensons aussi à toutes les autres victimes de cette attaque sanguinaire et à leur famille. Nous sommes encore plus confortés dans la nécessité de notre lutte antiraciste et pour une société plurielle et plus inclusive.

Comme elle, avec elle, nous devons continuer à mettre l'humain avant toutes considérations économiques, religieuses, nationales ou idéologiques. Nous appelons à venir lui rendre hommage à Rabat pour une veillée en sa mémoire et en celle des victimes des machines de guerre qui tentent d'emporter dans leur violence tourmentée notre humanité.

Nous lui dirons: "de là où tu es, chère Leila, prends-nous de belles photos, car tôt ou tard nous viendrons les contempler et, par-delà la mort, admirerons ensemble l'humanité."

---------

[1] Le groupe antiraciste de défense et d'accompagnement des étrangers et migrants (GADEM) est une association de droit marocain créé le 18 décembre 2006 par un groupe de militant-e-s qui travaillent depuis des années sur les questions migratoires et plus particulièrement sur la défense des droits des migrants au Maroc.

LIRE AUSSI DANS LES BLOGS:

Galerie photoArtistes photographes marocains Voyez les images