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05/10/2015 07h:50 CET | Actualisé 05/10/2015 15h:23 CET

Le Poète et la Maire

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La foule est compacte, fiévreuse, concentrée. J'ai l'impression d'être un peu là par effraction. Comme si, pour une fois, les choses s'inversaient. La scène se passe en France, pourtant je me sens un peu étrangère. Les gens s'interpellent en arabe. La cadence du phrasé ne ressemble pas du tout à ce que je connais, c'est-à-dire ce rythme verbal maghrébin auquel je me suis habituée.

Je saisis parfois le nom du Poète. Près de moi, je devine que quelqu'un récite ses vers à un vieil ami retrouvé ou à une nouvelle connaissance. Une femme intervient. Elle les commente, probablement. Il y a beaucoup d'enfants, certains dévalent les marches de l'amphithéâtre. C'est gai mais ils restent légèrement graves. Ils savent. Ils savent que dans un instant, ils vont rencontrer cette voix qui leur est déjà familière.

J'aimerais bien participer à cette grande fête autrement qu'en voyeuse. Ce n'est pas évident. Les exilés. Leurs histoires. L'Histoire. La langue. Les récits. La poésie. L'espoir. Je regarde les gens présents et je sens que je vais assister à un très beau moment. Je vais écouter ce poète qui me fascine mais je sais d'avance que je ne saisirai qu'une infime partie de ce qui se joue là.

Je jette un regard circulaire, et je remarque les éternels militants de la cause palestinienne que je reconnais. Des gens bien pour la majorité d'entre eux. Quelques abrutis tout de même qui pensent trouver un sens à l'existence en s'enroulant dans un keffieh et en beuglant deux slogans. Amusée, je retrouve un jeune type que mon ami Amine a surnommé le Trotski Empaillé. C'était déjà lui faire bien trop d'honneur...

Flash-back intérieur: lors d'une énième manif après un énième bombardement israélien, j'étais venue avec un panneau sur lequel j'avais calligraphié un passage d'Amos Oz avec l'idée naïve d'interpeller. Évidemment, les gens à convaincre n'étaient pas avec nous dans cette manifestation. Cela avait donc peu de sens. L'Empaillé était la seule personne qui n'avait rien saisi. Il m'avait asséné que la littérature n'a rien à voir avec la politique et qu'il fallait un slogan clair. Bien... Le voilà assis tout devant, sérieux, prêt à prendre des notes comme si le Poète allait prêcher.

Deuxième autre regard circulaire: je reconnais quelques étudiants en Histoire, en Lettres, certains profs, ainsi que les responsables de la bibliothèque, organisateurs de l'événement. Olivier se faufile près de moi. Il est gagné par l'impatience, presque dense, à la limite de l'irrespirable qui monte avec l'attente. "Il y en a du monde! Tu crois que tous les Palestiniens de Provence se sont déplacés ? Je ne connais presque personne !" Et puis il fait un signe : "Si, la fille, là- bas, elle est en microbio marine avec moi !".

Silence.

Ils sont entrés: le Poète, le traducteur et la déléguée de l'Autorité palestinienne. On se calme. On attend. Le poète reste un peu en retrait. Le traducteur et la déléguée saluent une, deux, trois personnes. Mouvements de la scène à la salle. De la salle à la scène. Des parents présentent leurs enfants au Poète. Ça pourrait être ridicule. C'est émouvant.

L'organisatrice de l'événement attend puis réclame le calme. Elle fait une brève présentation de circonstance. La déléguée dit quelques mots. Le poète se présente. Le traducteur traduit et se présente. Ça va commencer. On est tous un peu émus, attentifs. Le Poète propose de lire le début de son dernier recueil et le traducteur nous explique qu'il traduira par larges pans de texte pour nous laisser apprécier les sonorités d'origine.

Alors que la mort quotidienne en Palestine nous deviens une sorte de bulletin météo, est-il temps d'écrire, de lire des poèmes ? Interroge celui qui s'apprête à nous offrir des extraits de La terre nous est étroite. Il affirme que c'est bien dans la tempête qu'il est nécessaire de rendre au langage toute sa puissance de vie, de liberté.

Pause.

Cette fois ça y est. L'enfant d'Al-Birwah lit. Il y a quelque chose dans sa voix qui me donne l'étrange sentiment de comprendre. Je pourrais l'écouter lire ses vers sans traduction. Mais il se tait, tend le micro au traducteur, un certain Elias Sanbar, et se met légèrement en retrait. Le traducteur lit son propre travail. Finalement, je ne suis pas mécontente de saisir réellement ce qui se dit.

Soudain, quelqu'un débarque sur scène. Un mélange de pachyderme qui fait trembler les planches disjointes et de taureau qui fonce tête baissée vers le micro, s'en saisit, fait face à la foule, écarte sans ménagement ce petit traducteur et prend la parole d'autorité.

Dans l'assistance, on remue, on s'impatiente, on s'insurge en sourdine. Qu'importe, car madame la maire, puisque c'est d'elle qu'il s'agit, ne s'aperçoit de rien. Ni de la stupéfaction du poète, ni du profond agacement - pour ne pas dire plus -du traducteur, et encore moins de l'hostilité pourtant très nette de la salle.

"Cher monsieur, commence-t-elle, je n'ai jamais rien lu de vous, mais il paraît que vous êtes un grand poète. Aussi... "

Un type du fond de la salle avec une voix nette et qui porte lance : "Ne vous inquiétez pas madame la maire: l'inculture mène très loin, regardez Bush et Berlusconi !".

La salle approuve. Le poète, visiblement désarçonné, consulte le traducteur et, une fois mis au fait, reste assis face à ses textes, immobile, sans un mot, sans un regard pour l'intruse. Celle-ci ne s'avoue pas vaincue et se lance dans un discours mielleux sur son profond intérêt pour la cause palestinienne.

Dans le public, une femme, belle, digne, reconnaissable entre mille se lève : "Madame, je suis ravie d'apprendre que... "

Madame la maire, furieuse, l'interrompt :

- Mais qui êtes-vous, d'abord ?!

- Madame le maire, je suis Leila Shahid, déléguée de l'Autorité palestinienne en France.

La phrase fait son effet, surtout prononcé avec ce ton, mélange de noblesse et de sérénité.

L'édile se décide à écouter.

La déléguée reprend : "Je suis ravie d'apprendre que vous portez un tel intérêt à la Palestine. Je me dis que l'on pourrait donc envisager un jumelage avec une ville palestinienne.

- Mais bien sûr ! se précipite l'autre.

- Très bien, reprend la déléguée. Avez-vous une ville en tête ? Je peux en parler immédiatement au président Arafat...

Gêne de la maire qui commence à danser d'un pied sur l'autre et tente une sortie :

- Heu, c'est que nous avons d'autres priorités. Par exemple, notre ville n'est pas encore jumelée avec une cité d'un grand pays comme les Etats-Unis...

Dans l'assistance, c'est un tollé. Le traducteur qui n'avait cessé de piaffer, s'avance et couvre le brouhaha de sa voix :

- Je suppose, Madame, que la priorité suivante sera le jumelage avec une ville... israélienne ?

Comment s'en est-elle tirée ? Me direz-vous.

En quittant la salle.

Sans même dire au revoir.

La séance a repris. Sans commentaire aucun.

Tout cela sous l'oeil imperturbable de Mahmoud Darwich.

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