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14/12/2017 06h:54 CET | Actualisé 14/12/2017 06h:54 CET

Jack Lang: "La culture n'est pas un luxe, elle est un besoin vital"

POOL New / Reuters

INTERVIEW - Depuis 2013, Jack Lang, ancien ministre de l'Education nationale et de la Culture en France et actuel président de l'Institut du monde arabe (IMA) à Paris, donne chaque jour un peu plus de visibilité à l'art, la culture, la langue, l'écriture, la religion, les sciences et l'histoire des pays arabes sur la scène internationale. A l'occasion du trentième anniversaire de l'institut qu'il préside, il se livre, entre autres, sur la création, les objectifs et les défis économiques qu'affronte cet établissement, la place du monde arabe dans la capitale française et l'importance et sa conception personnelle de la culture.

- Cette année, l'IMA fête ses trente ans d'existence. Retour dans le passé, aux prémices de l'aventure. Pour quelle raison et dans quel but cet institut a-t-il été créé?

Jack Lang: La décision de créer l'IMA à Paris a été prise à Paris le 28 février 1980 par la France et les États membres de la Ligue des États arabes avec pour but de mieux faire connaître en France et en Europe un monde arabe alors en plein essor économique lié à la montée des prix du pétrole. La France avait depuis l'indépendance de l'Algérie une politique arabe active et, en contrepartie, c'est à Paris et non pas à Londres, Berlin, Rome ou Madrid que les pays arabes souhaitaient voir refléter leur image.

Le projet initié par le président Valéry Giscard d'Estaing fut repris avec enthousiasme par son successeur, le président François Mitterrand. Pour nous, pour l'équipe dont je faisais partie, l'IMA ne répondait pas seulement à un choix de diplomatie internationale mais également à la volonté de valoriser en France une culture qui est celle d'une large catégorie de Français ayant des liens avec cette région du monde.

- Quelle place occupe aujourd'hui l'IMA dans le rayonnement de la culture arabe en France?

L'IMA a trouvé sa place parmi les plus grandes institutions culturelles parisiennes. Sa bibliothèque fait référence. Ses grandes expositions reçoivent des centaines de milliers de visiteurs. Ses concerts accueillent un public nombreux et jeune. Ses projections de films promeuvent une riche production cinématographique pas toujours à l'honneur dans le circuit commercial. Ses conférences et ses débats donnent l'éclairage des meilleurs spécialistes sur les problématiques d'une société étroitement liée à la nôtre. Ses cours de langue complètent pour un public adulte ou d'âge scolaire, l'effort encore insuffisant de l'Éducation nationale. Ses activités pédagogiques irradient sur toute la région parisienne et au-delà.

C'est tout cela que je me suis attaché à développer depuis que j'en suis devenu président, voici déjà cinq ans. Pendant cette période la fréquentation de l'IMA a doublé. Les expositions se succèdent à un rythme parfois épuisant pour les équipes qui en ont la charge. Mais nous sommes tous satisfaits, comme le sont je pense les visiteurs, de nous trouver au centre d'une ruche en pleine activité.

Était-ce suffisant? Non bien-sûr. A toutes ces activités nous avons ajouté les rendez-vous de l'histoire du monde arabe qui, en mai prochain, en seront à leur quatrième édition sur le thème "Arabes-Français, quelle histoire?". Nous avons ajouté une biennale de la photographie arabe dont la deuxième édition vient de se terminer. Nous avons ajouté chaque mois, en partenariat avec le Collège de France et l'AFP un rendez-vous de l'actualité. Nous avons également ouvert à Roubaix avec l'appui actif des collectivités territoriales locales une annexe de l'Institut de monde arabe.

Faut-il s'arrêter là? Non bien-sûr. Mais je suis certain qu'il n'y a pas en France, et je ne crois pas qu'il y ait à l'étranger, un lieu où le monde arabe soit ainsi mis en valeur.

- Depuis de nombreuses années vous promouvez les bienfaits de l'accès à la culture. Pourquoi? Qu'est-ce que la culture a apporté et continue d'apporter à votre pays d'origine?

Winston Churchill, au moment le plus grave de la deuxième guerre mondiale, alors que le Royaume-Uni se battait presque seul contre le nazisme, le fascisme et leurs émules, avait répondu à un ministre qui proposait de diminuer drastiquement le budget de la culture: "Mais alors, si nous renonçons à la culture, pourquoi nous battons-nous?".

La culture est ce qui irradie une société, ce qui lui donne sa cohésion, ce qui la projette vers l'avant, ce qui lui donne la force vitale d'affronter l'histoire. La culture est ce qui permet à un individu de développer toutes les qualités latentes présentes en lui alors qu'il les ignore. La culture n'est pas un luxe. Elle est un besoin vital, quotidien et si un effort n'est pas fait pour lui donner toute la place qu'elle mérite, le vide est vite rempli par ce qu'il y a de plus bas en nous: le racisme, la haine, la violence, l'exclusion de l'autre.

Mais au-delà de ce rôle indispensable de la culture au cœur de la vie sociale d'un pays, comment ne pas voir l'atout que représente la culture dans la compétition, l'émulation qui existe entre les différentes nations? La place de la France, cinquième puissance économique mondiale, mais dont la population est inférieure à 1% de l'humanité, n'est-elle pas, grâce à sa culture incomparablement plus grande que les chiffres ne le laisseraient paraître?

S'il y a une littérature en France, s'il y a un théâtre, s'il y a une musique, s'il y a un cinéma, c'est à cause sans doute de notre longue histoire, mais cela est en même temps dû à la politique de soutien développée par l'État et par les collectivités locales. Et que l'on n'aille pas croire qu'il s'agit là, même en termes purement économiques, d'argent perdu, de luxe dont on pourrait provisoirement de se passer. J'aimerais que l'on mette en parallèle les dépenses de l'État dans le domaine de la culture et ce que rapporte l'exportation de livres français, de musiques françaises, et surtout de cinéma français. Je crois en toute modestie pouvoir dire que j'ai joué un certain rôle dans ce domaine.

- Actuellement sous pression financière, trois décennies après sa création, l'IMA a-t-il enfin trouvé son modèle économique?

L'IMA est une fondation de droit français que les pays arabes membres s'étaient engagés à financer partiellement, la plus grande partie de la dépense revenant au pays hôte. Ce système n'a jamais vraiment fonctionné. On a voulu lui substituer le système anglo-saxon des fondations suffisamment dotées pour subvenir à leurs propres dépenses. Cela a été partiellement réalisé mais avec des montants insuffisants. Depuis ma prise de fonctions, le Koweït, l'Arabie saoudite et le Qatar ont contribué avec des montants importants à la réfection de la bibliothèque pour le premier pays ainsi qu'à la remise en fonctionnement des moucharabiehs pour les deux autres.

Par ailleurs, nos activités, notamment nos expositions, reposent sur le mécénat. Le budget de fonctionnement, lui, dépend presque entièrement de la subvention du ministère français des Affaires étrangères. Il a été maintenu à son niveau au cours de ces cinq dernières années.

- Pour les dix prochaines années, quels sont les défis et objectifs principaux que devra surmonter et remplir l'IMA?

Le premier objectif est de poursuivre la croissance de nos activités et de notre audience en France et en Europe. C'est ce qui est en train de s'accomplir dans tous les domaines grâce à des équipes motivées.

Le deuxième objectif est d'élargir la mission de l'IMA dans un domaine où elle est déjà présente: celle de la réflexion intellectuelle.

L'IMA doit aspirer à devenir un des lieux privilégiés du dialogue intellectuel entre le monde arabe et l'Europe avec son ancrage français. Pour cela l'IMA doit développer son audience, encore insuffisante, dans le monde arabe. Ceci implique de donner une place chaque jour plus grande à la langue arabe dans son fonctionnement.

A terme, l'Institut du monde arabe doit fonctionner sur la base d'un bilinguisme, voire d'un trilinguisme réel, en parallèle au bilinguisme et au trilinguisme de la plupart des institutions intellectuelles arabes. C'est à ce prix que l'Institut du monde arabe - institution créée pour être à la fois arabe et française - pourra le mieux représenter le monde arabe réel, tel qu'il se fabrique chaque jour en dépit ou grâce à une actualité contrastée, déroutante et tragique.

Mais, et c'est là que nous rejoignons la question précédente, cette nécessaire promotion de la langue arabe doit certes reposer sur une volonté - cette volonté existe - mais elle doit également être financée. Nous comptons pour cela sur les efforts de nos mécènes, mais surtout de tous les États partenaires, y compris la France dont c'est également l'intérêt bien compris.

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