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02/09/2015 08h:09 CET | Actualisé 02/09/2016 06h:12 CET

Une pensée engagée en recherche perpétuelle: Kader Attia au musée des Beaux-Arts de Lausanne, Suisse, du 22 mai au 30 août 2015.

Qui est Kader Attia

Kader Attia est un artiste algérien, né en 1970 à Dugny (Seine St-Denis), en France. Il grandit entre la banlieue parisienne et Alger-Bab El Oued. Apres des études de philosophie et d'arts plastiques à l'université de Paris VIII et à l'école supérieure des Arts appliqués Duperré à Paris, il fait 1 an à l'école d'art La Massana à Barcelone. Il fait sa première exposition personnelle à Brazzaville en 1996. Dès 2003 il acquiert une reconnaissance internationale avec sa Machine à rêves, lors de la biennale de Venise. Ensuite il est présent à la 8ème biennale de Lyon, la documenta de Kassel et il aura plusieurs expositions personnelles, à Berlin, Boston, Londres, New York,.......C'est à la Dokumenta de Kassel (Allemagne), une manifestation qui a lieu tous les 5 ans que Kader Attia s'est distingué et acquis de la notoriété

L'art de Kader Attia

Ses réalisations dégagent une position complexe et singulière dans le champ de l'art contemporain.

Il utilise des médias très divers comme la sculpture, la photographie, la vidéo ... et il aborde de manière saisissante les collisions et les échanges entre culture, politique et identité. Façonné par sa propre expérience, par les allers et retours entre la France et l'Algérie, entre l'Occident chrétien et le Maghreb islamique, puis aussi par ses années au Venezuela et au Congo, son art en sera influencé et respire des thèmes et des questions concernant les parties du monde occupées ou colonisées par des puissances occidentales principalement !

Kader Attia est un artiste qui thématise la politique, l'histoire, l'architecture, la culture ... et nous invite à nous poser des questions et à nous remettre en question ... Kader Attia est aussi un grand collectionneur de masques africains et il possède une importante documentation sur la période coloniale, entre autres !

L'exposition de Lausanne "Les blessures sont là"

Le titre de l'exposition résume les préoccupations de Kader Attia : "Les blessures sont là". Ce titre renvoie à ces périodes coloniales, ces guerres où des peuples furent affligés d'une manière ou d'une autre par d'autres peuples. Il y eut attaques physiques ou morales, culturelles aussi, provoquant des blessures de part et d'autre puis il y eut réparations. Forcément une réparation n'a lieu que s'il y eut blessure.

La réparation peut-elle tout effacer ? Remettre tout à zéro comme si rien ne s'était passé. Forcément non et c'est bien ce que Kader Attia cherche à démontrer avec ses œuvres en pointant sur la profondeur des blessures physiques et psychologiques, sur l'importance des impacts que provoquent les chocs culturels.

Visite de l'exposition de Lausanne "Les blessures sont là"

Tout d'abord il faut signaler que cette exposition regroupe des œuvres de Kader Attia de ses 10 dernières années.

L'exposition commence par un double vidéo qui nous montre des personnes qui soufflent dans une bouteille de plastique. Cette double projection est le résultat d'une anecdote. En effet, Kader Attia au Cameroun fut interpellé par la question suivante: qu'est-ce que peut faire un artiste ? Attia souffla dans une bouteille de plastique comme toute réponse. Il voulait dire par là que l'artiste transforme, rend poétique une réalité et s'implique physiquement aussi.

L'exposition continue avec une installation de portes coupées en deux et dont les deux parties sont posées l'une contre l'autre telle une foule silencieuse. La porte est un élément d'architecture qui représente l'ouverture mais aussi la fermeture. Les 47 mégaphones posés sur une partie des 134 portes symbolisent les cris de la foule ! L'idée est venue à Kader Attia lors de son séjour au Mexique pendant lequel il apprit la disparition d'une quarantaine d'étudiants. La présence est symbolisée par les mégaphones bien que silencieux ils semblent nous crier leur désir de liberté !

La salle des soldats en marbre blanc sculptés pour lui à Carrare se basent sur des photos de "gueules cassées" de la dernière guerre mondiale. Cela provoque en nous de l'attirance et du rejet en même temps. A côté de chaque sculpture est mis en parallèle des "kittab" du 19ème siècle provenant du Maroc. Tout comme le soldat ou vice versa le "kittab" est réparé et continue sa destinée. Au centre de cette pièce une collection de prothèses ayant appartenu à des victimes (ce qui nous renvoie à leur présence) de la 2ème guerre mondiale posées en rond pieds contre pieds est mis en parallèle avec des photos d'un rituel en Australie. L'ethnologue qui a photographié cela explique un rituel d'aborigènes d'Australie qui laissent des jeunes hommes dans cette position pendant 15 jours sans boire ni manger. Après quoi ceux qui survivent sont considérés comme adultes et pourront se marier ... Ce que Kader Attia veut transmettre avec cela; c'est qu'il faut se méfier de cette information qui n'est pas forcément vraie ...

L'exposition se poursuit avec la bibliothèque des "horreurs", si l'on peut dire ainsi, nous dit notre guide. Kader Attia a choisi un ensemble de médias, la plupart de l'époque coloniale, relatant des faits dans les pays coloniaux qui poussent le lecteur à la conclusion qu'il faut civiliser ces peuples. Ici, il veut nous signaler comment on diabolise et comment on le fait encore aujourd'hui. Le regard sur l'autre est ainsi mis en exergue avec cette installation de journaux, livres et aussi avec ces tableaux dont particulièrement celui d'Horace Vernet qui relate une première messe en Kabylie prônant le dieu chrétien sur cette terre d'Afrique !

Une très grande salle nous révèle un Kader Attia très attiré par l'architecture. Il met en évidence un Corbusier qui fut un grand voyageur et qui s'est fortement inspiré des architectures qu'il découvrit au gré de ses voyages tel que son séjour dans le M'Zab en 1933. Le corps humain et l'architecture développé par Corbusier avec son "Modulor" nous est signalé dans un collage de photos.

D'autres collages de Kader Attia de photos d'architecture de banlieues et de délinquants vivant dans ces cités nous incitent à réfléchir sur ce qu'est l'architecture moderne. Puis une photographie d'un groupe d'enfant jouant au football proche d'un arc de triomphe romain dans le sud algérien qui se l'approprie comme but nous interpellent de sympathique manière! La photographie des paraboles prise dans la cité des 100 colonnes de l'architecte F. Pouillon, l'architecte qui construisit pour les indigènes en Algérie au temps du maire d'Alger M. Chevalier, est à couper le souffle et nous montre une Algérie parabolisée .... une parabole, un ménage !

Puis ce cube en morceaux de sucre blanc immaculé, filmé lorsqu'il reçoit un liquide noir qui n'est autre que du pétrole, matière première hautement symbolique et finissant par se décomposer au fil de la vidéo sous nos yeux. L'œuvre intitulée "oil and sugar" n'est pas sans se référer à la Kabah, au pétrole, manne pour les arabes et peut-être aux maladies du sucre trop présentes en Algérie mais surtout cela fait référence à cette matière première qui fut un élément de commerce durant des siècles et qui fut supplanté par le pétrole au 20e siècle !

L'installation intitulée "Gardhaia" une maquette de la ville en couscous, le matériau africain par excellence, mais dont les maisons manquent. Les vides noirs sont autant de présences de ces maisons "volées" pour les besoins de l'architecture moderne.

Particulièrement émouvant les bustes en tek que Kader Attia a sculpté et qui représente les soldats, ces colonisés de l'empire colonial français qui ont été mis sur les premières lignes pendant les grandes guerres, qui ne sont pas les leurs. C'est un hommage émouvant qui leur est fait ici voir une reconnaissance. Ces bustes rappellent vivement le style expressionniste allemand. Car Kader Attia s'inscrit dans l'histoire de l'art européen qu'il connaît très bien.

Les tableaux blessés de Kader Attia, tel un Fontana mais en bien plus politique, Kader Attia déchirent des toiles pour les re-coudrent : blessure/réparation. Le parallèle entre les masques africains réparés et les diapositives des "gueules cassées" et de leur réparation opérée par la chirurgie esthétique révèle un artiste profond. Un artiste qui ose remettre en question ses acquis culturels et nous le fait partager.

La note d'espoir

Ne pensez pas que cette exposition soit triste ou négative. Non il faut la voir comme un formidable moteur pour nous reconstruire une opinion par un mécanisme de réflexion logique que nous n'avons peut-être pas eu la chance d'avoir appris et dont les médias, les politiques... s'en réjouissent certainement... Il est grand temps de réfléchir et de se remettre en question sur ce que l'on nous a inculqué et sur ce qu'on essaie encore de nous inculquer. Pour nous même et pour notre bien afin de nous forger une opinion personnelle solide basée sur de la vérité !

Pour conclure Kader Attia apporte dans la dernière salle avec la vidéo de ce documentaire anglais sur cet oiseau lyre capable d'imiter tous les chants d'oiseaux pour sa survie. Cela symbolise que la nature arrive à survivre malgré tout. Nous les êtres humains peut être bien aussi !

C'est un formidable espoir ! C'est formidablement poétique !

Galerie photoKader Attia au musée des Beaux-Arts de Lausanne, Suisse, du 22 mai au 30 août 2015. Voyez les images

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