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08/12/2015 07h:15 CET | Actualisé 08/12/2016 06h:12 CET

Parler ou ne pas parler français: Les enjeux politiques de l'usage de la langue française en Tunisie

LINGUISME - L'usage de la langue française en Tunisie est symptomatique de ces tensions entre des problématiques postcoloniales et les exigences des marchés économiques de la globalisation. Cependant, il y est implicitement question de l'arabe littéraire. La langue tunisienne n'a encore aucun statut juridique.

La place de la langue française en Tunisie, en tant que question de politique linguistique, révèle les rapports ambivalents entre les deux pays depuis des siècles. L'expression en langue française, pour une femme ou un homme politique tunisiens, les situe inévitablement dans une position éthico - politique particulière.

Ce conflit linguistique n'est pas récent en Tunisie. Son histoire est fortement liée à l'Histoire plus globale de la Tunisie ainsi qu'à celle de ses rapports avec la France.

En devenant le principal partenaire économique du pouvoir beylical, la France introduit au 19ème siècle le français dans l'enseignement (Naffati Habiba, Queffélec Ambroise, 2004). En 1875 le premier collège tunisien bilingue est fondé par le Premier ministre Kheireddine. Le collège Saddiki devient une institution étatique importante de formation à la fois traditionnelle et moderne; il contribuera ainsi à former une élite intellectuelle bilingue (Riguet, 1984).

Un premier conflit linguistique apparaît déjà à cette époque. Les zeitouniens, arabisants et religieux, sont écartés par la puissance coloniale et la francisation des administrations. Ce conflit s'observe dans la politique linguistique du système colonial lui-même: d'une part le Protectorat promeut la langue française afin de former ses interlocuteurs, notamment dans l'administration, et d'autre part la répression contre l'élite sadikkienne se fait voir très vite avec la censure des journaux tunisiens en langue française.

Ces contradictions sont évidentes aussi dans l'ambivalence du mouvement national lui-même qui fait le choix de résister en utilisant la langue française. Le français, à la fois idiome de l'ennemi et langue de la résistance, sera frappé du sceau de la duplicité dans le discours politique.

La question du bilinguisme est visible très tôt dans les discours officiels, notamment dans ceux de Bourguiba, qui dira par exemple en 1974: "C'est bien cette langue (le français), qui m'a servi d'arme pour lutter contre le colonialisme français et le bouter hors du territoire tunisien. Elle servira encore à la Tunisie pour sortir de son sous-développement et rattraper son retard sur les pays modernes". Ces propos révèlent un imaginaire linguistique particulier, l'idée que certaines langues seraient plus propices au projet de modernité sociale que d'autres. Ainsi, le français serait la langue du progrès: dans une situation de conflit linguistique ce sont les idéologies et les représentations sociales qui sont réactivées (Larroussi, 1997).

Ces propos de Bourguiba révèlent son projet politique moderniste tout en soulignant l' ambiguïté d'une certaine élite nationaliste face aux discours dominants de l'ordre colonial. Le choix de Bourguiba consistait-il alors à se réapproprier la langue du dominant afin de mieux le combattre, ou à la prendre comme modèle d'un possible progrès?

On peut voir dans ce choix deux possibilités: ou bien le détournement des rapports de pouvoir par la réappropriation de la langue de la domination, ou bien la une reproduction/intégration du discours dominant. Comme l'expliquent Spivak ou Fanon, l'élite nationaliste a elle-même fini par reproduire le système impérialiste en vénérant sa langue et sa culture comme seul modèle possible de progression sociopolitique.

L'usage de la langue française en Tunisie est symptomatique de ces tensions entre des problématiques postcoloniales et les exigences des marchés économiques de la globalisation. D'un point de vue constitutionnel, seule la langue arabe est reconnue comme langue nationale et officielle. Cependant, il y est implicitement question de l'arabe littéraire. La langue tunisienne n'a encore aucun statut juridique.

L'article 39 de la deuxième constitution tunisienne (post-révolution) relatif à l'enseignement mentionne que: "L'état veille à la consolidation de l'identité arabo-musulmane et l'appartenance nationale auprès des jeunes générations, au renforcement de la langue arabe, sa promotion et la généralisation de son utilisation et à l'ouverture sur les langues étrangères...". Cet article 39 fait clairement le lien entre le renforcement de l'identité arabo-musulmane et la consolidation de l'enseignement de la langue arabe.

En effet, les politiques d'arabisation dans le domaine de l'enseignement ont toujours été placées dans le cadre d'un débat autour de la question identitaire (Dakhlia, 2004). Cette idée qui consiste à lier une langue à une nation, à une culture, à une religion, aggrave le conflit linguistique et met de côté les rapports subjectifs qu'entretient chaque locuteur avec les langues en usage. Depuis les événements révolutionnaires de janvier 2011, la bataille linguistique a repris de nouveau. Refus du français, réactivation du berbère, réinstauration de l'arabe: le vertige linguistique fait écho au chaos identitaire ambiant.

Le mot emblématique de la révolution est un terme français: "dégage". Le mot, il faut le noter, est phonologiquement altéré dans ses usages en Tunisie où on entend souvent: "digage". L'apparition du mot français lors des événements révolutionnaires en Tunisie aura été l'occasion pour certains de proclamer à nouveau l'influence de la culture française et des valeurs démocratiques initiées par la France dans le monde arabe.

L'éditorial du Monde mensuel, par exemple, datant de février 2011 s'intitule: "Dégage: un mot français pour une invitation à la démocratie". Des comparaisons entre la révolution tunisienne et française sont très vite élaborées par exemple dans un article paru sur le site causeur.fr: "Révolution en Tunisie: 1789 ou 1830". Il est important aussi de rendre justice aux Tunisiens non francophones, ceux de l'intérieur du pays où il n'existe ni Facebook ni chaînes françaises et qui ont largement contribué à cette transition démocratique.

Dégage, un mot français, a pourtant été exporté dans le reste du monde arabe comme un énoncé tunisien. L'altération phonétique appuie cette appropriation et l'arabisation du terme. En ce sens, dégage doit dépasser toutes les déterminations post-coloniales et devrait même trouver sa place dans un dictionnaire de langue tunisienne. La bagarre linguistique en Tunisie, après les événements révolutionnaires, a éclaté de façon très frontale en 2012 à l'ANC avec la députée Karima Souid.

Celle-ci, en tant que représentante des Tunisiens à l'étranger, s'exprime en Français et provoque un mouvement d'indignation notamment chez les députés conservateurs. Beaucoup d'autres affrontements ont suivi comme dans le cas de la députée Sonia BenToumiya moquée pour son accent français. En Tunisie, Les femmes et hommes politiques se retrouvent face à une situation compliquée: parler Français est un problème et ne pas parler Français est aussi un problème (Guellouz, 2016).

Toutes ces analyses linguistiques imposent un premier constat: la vieille querelle entre les zeitouniens et les sadikkiens n'a jamais été résolue. Le français est pourtant présent en Tunisie bien avant la colonisation et des traces du latin en Afrique du Nord datent du II siècle avant JC (Manzano, 1995). Avec la question de l'immigration, cette langue est aussi celle de plusieurs Tunisiens vivant à l'étranger ou encore celle d'une diaspora intellectuelle tunisienne. Mais, elle ne s'est pas débarrassée des rapports de pouvoir qu'elle implique.

Elle reste la langue d'une élite bourgeoise et intellectuelle. Ce statut précaire de la langue française en Tunisie est aussi fortement lié à un cliché très répandu sur le bilinguisme comme maîtrise parfaite des deux langues. Les points de vue normatifs et prescriptifs concernant les usages linguistiques devraient être dépassés. Il serait sans doute plus pertinent de laisser la place à une langue française qui bredouille ou qui vacille mais qui est dans une incessante création. Un français de Tunisie, influencé par des structures lexicales et syntaxiques de la langue arabe, est peut-être aussi une des condition de la survie de cette langue dans la région.

Bibliographie

Naffati Habiba et Queffélec Ambroise, "Le français en Tunisie", Le Français en Afrique, n°18, 2004, Institut de linguistique française, CNRS, UMR 6039-Nice.

Baccouche Taieb et Mejri Saleh, "Atlas linguistique de Tunisie : du littéral au dialectal", Trames de langes au Maghreb, sous la direction de Jocelyne Dakhlia, 387-400.

Dakhlia Jocelyne(dir.), 2004, Trames de langues. Usages et métissages linguistiques dans l'histoire du Maghreb, Paris, Maisonneuve et Larose; Tunis, Institut de recherche sur le Maghreb contemporain.

Guellouz Mariem "La francophonie comme enjeu politique dans les débats à l'assemblée constituante dans la Tunisie post événements révolutionnaires", Francophonies méditerranéennes XXIème siècle, Edition Geuthner, Février 2016.

Laroussi Foued, Plurilinguisme et identités au Maghreb, Université de Rouen, 1997.

Manzano, "La francophonie dans le paysage linguistique du Maghreb: contacts, ruptures et problématiques", Le Français au Maghreb, dir Queffeléc Ambroise, 173-187, 1995.

Riguet Maurice, "Attitudes et représentation liées à l'emploi du bilinguisme-Analyse du cas tunisien", Langages et langues, Publication de la Sorbonne, Paris, 1984.

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