LES BLOGS
09/02/2015 13h:53 CET | Actualisé 16/04/2015 14h:34 CET

Nommer les noirs dans la Tunisie actuelle: Èloge du wsif

RACISME - La langue tunisienne, comme beaucoup d'autres, représente un système de classement où les rapports de hiérarchies entre adulte et enfant, homme et femme, riche et pauvre sont marqués à différents niveaux de sa structure. Plusieurs incidents racistes (paroles et actes) en Tunisie sont, depuis des années, fortement dénoncés par des militants associatifs qui appellent à punir l'insulte raciste. Faut-il punir ces usages langagiers?

Dans sa leçon inaugurale au Collège de France, Barthes qualifiait la langue de "fasciste". Elle n'empêche pas de dire, elle oblige à dire. La langue est aussi raciste et sexiste.

Sa sémantique véhicule des siècles de discriminations et d'injustices.

La langue tunisienne, comme beaucoup d'autres, représente un système de classement où les rapports de hiérarchies entre adulte et enfant, homme et femme, riche et pauvre sont marqués à différents niveaux de sa structure.

Les noms que cette langue offre pour désigner les minorités sont eux-mêmes travaillés par un imaginaire collectif, une histoire commune de rejet de l'autre dans sa différence.

Plusieurs incidents racistes (paroles et actes) en Tunisie sont, depuis des années, fortement dénoncés par des militants associatifs qui appellent à punir l'insulte raciste.

En dehors de l'injure axiologique (moche, sale), les termes tunisiens pour nommer les noirs se rapportent dans leur majorité à l'histoire de l'esclavage et portent une charge sémantique négative.

  • Wasif et a'bid renvoient clairement à l'esclave, le domestique, le serviteur.
  • kahlouch est un diminutif de khol (noir) désormais considéré lui aussi comme péjoratif.
  • A'smar est très ambigu car il signifie autant brun, mat que noir.

Le seul nom relativement neutre est celui de soud (noir) qui est un mot appartenant à la langue arabe littérale.

Faut-il punir ces usages langagiers?

En tant que linguiste je ne suis pas sure de l'efficacité d'un recours juridique contre

l'insulte raciale.

La punition risque de limiter la lutte contre le racisme à la seule décision du juge, alors que le combat doit être multiforme, à la fois social, politique et culturel. Le sujet parlant n'est pas forcément l'agent coupable dans la mesure où toute injure est une citation, une trace chargée d'histoire.

L'acte de parole engage chacun dans une responsabilité éthicopolitique collective, mais le positionne aussi dans l'historicité des discours: on fait écho, on répète (1).

Judith Butler, dans sa réflexion sur la "vulnérabilité linguistique", doute de l'efficacité des poursuites juridiques contre les auteurs de discours de haine.

Elle préfère se demander ce qui est poursuivi lorsque le mot injurieux est traduit en justice, et s'il est possible de le poursuivre jusqu'au bout dans la mesure où il fait partie d'un discours ambiant, d'une tradition.

Une législation est peut-être nécessaire mais elle n'est surement pas suffisante. Ces lois doivent être accompagnées de différentes démarches sur le terrain. Une action culturelle est primordiale à travers la promotion de l'héritage noir dans les arts et le patrimoine tunisien. Une action éducative doit revisiter les programmes scolaires pour insister sur l'histoire des noirs et de l'abolition de l'esclavage en Tunisie.

Enfin, une action sociale participerait à la réactualisation et la valorisation des valeurs démocratiques et citoyennes.

Faut-il aujourd'hui trouver d'autres mots, inventer, créer? Le terme Wsif a perdu son

étymologie première et s'est banalisé au cours des années dans les usages quotidiens. Il est

même devenu un mot commun pour qualifier les personnes noires.

La confrontation entre le système de la langue et l'usage est patente dans ce cas. Si le terme est péjoratif et renvoie aux domestiques dans le système de la langue, il s'est banalisé à l'usage et tend à perdre petit à petit cette charge sémantique.

Pourquoi ne pas retourner les mots contre eux-mêmes, revendiquer d'être un wsif afin de rappeler, jour après jour, l'histoire douloureuse de l'esclavage et de la discrimination?

Nommer le Wsif, pour ne jamais oublier les actes de violence exercés pendant des siècles contre cette minorité.

Pourquoi ne pas se dire Wsif et opter, comme l'a fait jadis Aimé Césaire, pour une "négritude", afin de retourner cette violence symbolique en une force et une puissance d'agir sur le réel?

Si la négritude est un système de valeurs, l'affirmation d'une culture dans ses singularités et ses spécificités, le Wsif en Tunisie devrait aussi pouvoir affirmer sa différence, l'assumer et l'imposer, afin de rappeler chaque jour, chaque minute, sa présence, son droit à l'existence et à la dignité.

La violence symbolique se dévoile dans l'obligation de dire ou ne pas dire. Si la langue

refusait de nommer elle refuserait également un accès à la vie.

La question des mots interroge ainsi l'éthico-politique car la nomination est un premier pas vers le droit d'exister. Camus l'avait pressenti : "mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde".

(1) Butler Judith, Le pouvoir des mots. Discours de haine et politique du performatif, Ed Amsterdam, 2004, Paris, 1 p. 80.

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.

Retrouvez les articles du HuffPost Maghreb sur notre page Facebook.