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21/10/2015 08h:35 CET | Actualisé 21/10/2016 06h:12 CET

La Révolution tunisienne vue par une fille de la dictature (Partie 2)

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Je me souviens de la couverture de libération qui nous mit à l'honneur et de comment TV7 est devenue Ettounsia. Je me souviens de la "prise de Carthage", des éloges que nous avons faits aux militaires, du nouveau marché de l'automobile de luxe qui s'est ouvert et de l'arrestation de Imed.

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Le lendemain de ce vendredi 14 révolutionnaire, frustrée de ne pas pouvoir être au pays, je me rends avec deux amies à la manifestation organisée à République pour "célébrer" le départ du dictateur. En sortant du métro, nous sommes accueillies par une odeur de méchoui et une foule qui nous sembla alors énorme apparaît devant nos yeux émus.

Nous ne savons pas vraiment si nous devons être heureux ou tristes car nous portons tous encore le deuil des martyrs si récemment tombés et nous marchons le visage grave serrés les uns à côté des autres. Je regarde curieusement les cortèges de barbus criant "Allah ou Akbar" au mégaphone. "Mais qui c'est ceux-là?" M'étais-je alors demandée. J'allais trouver une réponse à ma question bien plus vite que je ne l'aurais cru alors.

Les jours et les semaines qui suivent sont un peu surréalistes. Le peuple tunisien autrefois tapi dans un mutisme craintif se déchaine et c'est l'explosion de la liberté d'expression. A présent tout le monde parle en même temps et ça crée une cacophonie effroyable.

Une fois l'euphorie provoquée par le départ du diable passée, la Tunisie se réveille comme au lendemain d'une cuite monumentale. Tous nos problèmes nous retombent dessus: les ex-RCDistes continuent à jouer aux fauteurs de troubles, les vols et braquages en tout genre se multiplient car la police n'existe plus, la frontière libyenne devient très instable et le tourisme s'effondre. Le bilan est loin d'être rassurant et est redoublé des crises qui se profilent en Egypte, en Syrie et en Libye.

Mes vacances de février arrivent et je vais enfin pouvoir rentrer dans cette Tunisie post révolutionnaire que je brule de voir. Je suis fébrile quand mon avion atterrit à l'aéroport de Tunis Carthage et je cours presque pour arriver à la police afin d'en sortir le plus vite possible. Je ne sais pas trop à quoi m'attendre et j'appréhende un peu.

Je quitte enfin l'aéroport à bord de la Toyota de ma mère et scrute le paysage par la fenêtre pendant tout le trajet qui le sépare de chez moi, essayant d'absorber le plus d'informations possible sur cette Tunisie libérée que je ne connais pas encore. Le climat est lourd.

Les posters qui ont jadis tapissé mon enfance ont disparu et ma ville me semble étrangement vide, un peu comme une ville fantôme au milieu de laquelle j'erre comme une orpheline. Un tank garde l'ambassade de l'Arabie Saoudite et la Kasbah est entourée de barbelés. Avec mes parents nous allons voir les anciennes propriétés des Trabelsi à présent murées. Nous croisons sur le chemin un café qui leur appartenait et qui a été complètement saccagé.

Je n'avais jamais rien vu de la sorte en Tunisie et ces marques muettes d'une violence encore toute fraiche me troublent, j'ai l'impression d'être en plein rêve. Un jour, alors que je faisais le plein à une station-service, je demande au pompiste que je connais bien ce qu'il pense de tout ça.

"L'avenir est incertain" m'avait-il répondu "mais au moins, madame, nous n'avons plus peur". La première partie de sa réponse nous amène à la plus grande question de la Tunisie libre, la question à 1 million de dinars (de l'époque, car maintenant ça ne vaut plus grand-chose): "Et maintenant, on va où?"

"C'est comme l'intelligence, la folie, tu sais. On ne peut pas l'expliquer. Tout comme l'intelligence. Elle vous arrive dessus, elle vous remplit et alors on la comprend. Mais, quand elle vous quitte, on ne peut plus la comprendre du tout." Marguerite Duras - Hiroshima mon Amour

La mémoire est une chose incroyable

J'ai écrit le texte ci-dessus il y a déjà trois ans de cela, juste après avoir fini mes années prépa, justement car j'ai eu enfin le temps et le loisir de penser à ce qui a pu faire de ces deux années, les deux années les plus dures de ma vie. Comme vous avez pu le constater, je n'ai parlé ni de colles, ni de concours, ni de mathématiques, ni de physique, ni de toutes ces choses qu'on vous fait faire en prépa et qui n'ont, somme toute, rien de très palpitant.

Je me souviens avoir écrit ce texte d'une traite, comme prise d'une fébrilité verbale, comme si j'avais besoin de me confesser, comme si j'avais besoin de me débarrasser d'un poids qui me pesait depuis longtemps sur le cœur.

Après, Je me suis ensuite sentie un peu bête parce que je suis quand même un peu jeune pour écrire des mémoires si solennelles. C'est probablement pour cela que je l'ai vite oublié. Comme on oublie parfois ce qu'on a mangé après avoir satisfait sa faim.

Je suis récemment tombée dessus, alors que je faisais le tri dans les fichiers de mon ordinateur, comme un trésor enfoui n'attendant que d'être redécouvert. Je l'ai ensuite relu. Il m'a paru anachronique, racontant une histoire que j'avais presque oubliée et qui semblait à des années lumières de ma réalité présente. La peur, la peine, le sang, les larmes, les hélicoptères, le démon de la dictature, la libération, la ferveur nationale, tout cela nous semble aujourd'hui tellement loin.

Personne n'a le temps de s'attarder trop longtemps sur le passé car ensuite la vie le rattrape et le pousse vers l'avant. On se transforme, on murit, on devient une autre personne et puis on oublie. Pourtant, regarder par-dessus notre épaule nous permettrait parfois d'éviter tellement d'erreurs.

La mémoire est une chose incroyable car elle nous donne conscience de ce que nous avons gagné et de ce que nous avons perdu. Elle nous rappelle nos succès et nos erreurs, nos forces et nos faiblesses. La mémoire n'est pas un don ou une aptitude seulement maîtrisée par une élite de la nation. Tout le monde peut choisir de se souvenir: la mémoire, c'est notre histoire personnelle, notre journal intime en quelque sorte.

A l'instar des mathématiques et de la physique, la mémoire n'est pas une science exacte: elle est subjective, contextuelle, affective et, souvent, erronée. Je n'insisterais donc jamais assez sur le fait que je suis consciente que le récit que j'ai pu narrer précédemment peut comme peut ne pas concorder avec la réalité factuelle. C'est un témoignage comme un autre qui irritera certains et auquel d'autres s'identifieront.

Mais tout cela n'a pas beaucoup d'importance car si je partage aujourd'hui ces bribes de ma pensée c'est pour vous inviter à suivre le chemin brumeux que j'ai emprunté en retrouvant ce texte, à vous retourner quelques instants et à regarder le fantôme de votre passée, de notre passé, en face.

Car le fardeau de nos décisions, nous le portons toute notre vie.

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